De gamays en pinots

Sept minutes et cinquante huit secondes, top chrono. C'est le temps qu'il a fallu à la majorité des 1800 bouteilles disponibles du Morgon 2009 de Marcel Lapierre (26,90 $ — 11305344) pour se volatiliser jeudi dernier à l'ouverture des succursales. Un balayage, d'ailleurs, qui n'est pas sans rappeler les sorties successives de Tignanello il y a 20 ans de cela.

Toute cette fébrilité pour du gamay... eh ben mazette! Là, il faut m'expliquer: sans jouer les rabat-joie (c'est un Compagnon du Beaujolais qui parle) et par tous ces diables imbibés jusqu'aux cornes, d'où nous sourd donc si soudainement cette histoire d'amour pour le «déloyal» gamay? J'en perds ce qu'il me reste de latin. Surenchère médiatique? Habile propagande de l'Interprofession? Bouche à oreille ou autres bouche-à-bouche?

Vrai, il y a le millésime. Du tonnerre, incontestablement. Mais enlevez-lui l'effet millésime et c'est le silence radio. Hormis les aficionados, Lapierre et ses collègues passent à la trappe: enterré, le beaujolais, comme en 2008, par exemple. C'est à se demander lequel, du gamay ou du consommateur, est ici le plus «déloyal»! La vérité? Comme toujours, elle se trouve dans votre verre. Elle sera d'autant plus agréable à boire qu'elle épousera vos goûts au millilitre près.

Et puis basta, ces tableaux de millésimes érigés en tables de lois par la presse spécialisée et autres gourous, plus habiles à stimuler les marchés financiers qu'à titiller votre propre appétit pour le vin. Cela dit, ce Morgon de Lapierre n'est pas piqué des hannetons. Mais il n'est pas seul.

Et ces 2009?

À des années-lumière, côté prix, des voisins bordelais et bourguignons, ces beaujolais sont aussi beaux qu'ils sont bons, ne cédant en rien sur le plan de la qualité pure. Achat plus que recommandable, donc, même les «villages». Dans les meilleurs cas, particulièrement avec les crus morgon, chénas, fleurie et moulin-à-vent, des vins susceptibles d'approfondir leur discours sur cinq, huit, voire plus de dix ans de séjour en cave.

Sables granitiques, schistes et sédiments volcaniques du terroir, combinés aux styles souvent très personnels des vignerons, participent à une complexité qui tend parfois à rendre moins aisée l'identification d'un cru en particulier. Mais qu'importe, le vin a une race et un panache certains. Le millésime 2009 en trois mots: charme, opulence, plénitude. Avec du fruit plein la hotte!

Parmi les vins de la deuxième vague Cellier mis en vente hier matin, dans l'ordre de mon palmarès:

-Fleurie «Les Moriers» du Domaine Chignard (23,50 $ — 11305686): richesse et forte structure minérale et fruitée. ***1/2, 2. ©

-Moulin-à-Vent du Domaine des vignes du Tremblay (19,90 $ — 11305141): sève fruitée immense, caractère, densité et longueur. ***1/2, 2. ©

-Chénas Vieilles Vignes du Domaine Hubert Lapierre (19,90 $ — 11299239): couleur, étoffe, puissance et race. ***1/2, 3. ©

-Côtes-de-Brouilly «Cuvée les griottes» du Château Thivin (21 $ — 11305088): pureté de fruit exquise, vigueur et tension minérale. Du «grandjolais»! ***, 2. ©

-Aussi: Morgon «La Voûte Saint-Vincent» de Louis Claude Desvignes (19,45 $ — 11299415). ***, 2. ©

Le Domaine Faiveley

Du gamay noir à jus blanc du beaujolais vinicole au pinot noir à jus clair de l'éternelle bourgogne sise plus au nord, rien ne jure sur le plan de l'ambiance. Tout cela demeure fin, sensuel, éclairant, voire sapide et festif. Couleurs, parfums et textures tendent au rapprochement, surtout au vieillissement. Là, cependant, le pinot noir creuse doucement l'écart, comme porté par une grâce en grande partie révélée par une mosaïque de terroirs tous aussi uniques que dramatiquement singuliers.

C'est avec ce cépage, en Bourgogne, que la maison Faiveley constitue, depuis 1825, une palette fort enviable mais surtout très prestigieuse de crus dont la superficie totale avoisine aujourd'hui quelque 125 hectares, dont près de 30 % en chardonnay.

Oui, vous avez bien lu, 125 hectares! Avec les récentes acquisitions (cinq hectares du côté de Puligny-Montrachet en 2008), la maison s'affiche discrètement comme l'une des plus enviables de Bourgogne. Je dis bien «discrètement», car elle n'est pas du genre à faire la manchette ni à surfer sur les modes. Par son style empreint de sobriété, j'ai d'ailleurs toujours pensé d'elle qu'elle était une belle endormie, riche d'un potentiel encore à briller au grand jour.

Eh bien, depuis 2005, avec l'arrivée du jeune Erwan, de la 7e génération de Faiveley, mais surtout de Bernard Hervet (ex-directeur de Bouchard Père & Fils), ce ne sont pas un mais deux princes charmants qui se penchent sur les destinées de la belle! Le millésime charnière 2007 nous en apporte déjà confirmation.

L'enthousiasme est d'ailleurs partagé par le nouveau directeur export en poste, Vincent Avenel, de passage plus tôt cette semaine alors que s'actionne le premier coup de sécateur au Clos de l'Ecu, à Beaune. En plus d'une foule de petits détails appliqués à la vigne comme au chai (ébourgeonnage, labour, table de tri, fermentation en cuves tronconiques, etc.), c'est la sélection des boisés qui retient l'attention de l'équipe. Non pas qu'ils dominaient le fruité — loin de là, comme en témoigne ce délicieux Montagny 2006 (19,75 $ — 10897270, ***, 1 © —, mais parce qu'ils avaient tendance à assécher un brin la trame de l'ensemble.

Avec les 2007, les fruités ont déjà plus de chair, de soyeux, de gras. On y devine presque ces petites poignées d'amour au niveau des hanches. Voyez que la belle se réveille!

Des grands crus de la maison, seul le magnifique Corton-Charlemagne 2001 (168 $ — 10257053) est disponible. Où sont les musigny, clos de bèzes et autres échezeaux de la maison? Heureusement, il y a ce Gevrey-Chambertin 1er Cru «Les Cazetiers» 2006 (84 $ — 11153791), à la fois minéral, complexe et profond (***1/2, 2 ©), en attendant le glorieux 2007, plus substantiel encore (****, 3 ©). Vous ferez une judicieuse affaire avec le magnum de ce Mercurey 1er Cru Clos des Myglands 2005 (73 $ — 10929999 — ***1/2, 2 ©), au fruité ample et fourni, ou tâtez du 2006 (28,15 $, 147959), aux nuances plus animales, avec une pointe de fermeté sur la finale (***, 1 ©). Je vous laisse sur ce Bourgogne 2007 (20 $ — 142448, ***, 1) que vous pourrez partager en cette aube d'automne sur une fricassée de lapin. Plus que du Bourgogne, du Faiveley.

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Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.

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Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2011 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ et chroniqueur à l'émission d'Isabelle Maréchal sur les ondes du 98,5 FM.

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www.guide-aubry.com

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Les vins de la semaine

La belle affaire - Campobarro 2008, Ribera del Guadiana, Espagne (9,20 $ — 10357994)

Ce tempranillo du sud-ouest espagnol a une toute autre tête que son homologue de la Rioja. Moins de finesse et à peine moins de fraîcheur, mais du charnu et du moelleux dans la trame et de la maturité dans le fruité. Un rouge sec et corsé qui contente, à petit prix. 1.

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La bulle - Schramsberg Blanc de Noirs Brut 2006, Californie (43,50 $ — 10970166)

Il est du niveau d'un bon champagne de 50 $ ou plus. Une confection impeccable qui se vérifie dès la mise en bulles: robe brillante et parfums détaillés, plein fruit avec, derrière, un vin enrichi par un séjour sur lies et une qualité de vendange qu'on devine exceptionnel. 2.

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La primeur en blanc - Bourgogne Aligoté 2009, Les Chapitres de Jaffelin (15,95 $ — 053868)

J'aime l'aligoté quand il porte loin, avec de la brillance et de l'éclat dans la voix et du coffre derrière pour la maintenir à niveau. L'approche est bien nette, friande et bien vivante, avec cette touche d'amande et de melon qu'une pointe saline stimule et éclaircit plus encore. 1.

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La primeur en rouge - Pinot Noir 2007, Napa Valley Vineyards, Berringer, Californie (29,95 $ — 897520)

Laurie Hook a assemblé ici une vendange entière et une autre qu'elle a pigée afin de démultiplier les arômes et d'enrichir la structure. C'est ample, riche, parfumé, structuré en douceur et boisé avec tact, bref le pinot dans sa gloire. 2. ©

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Le vin plaisir - Pinot Noir 2009, Rosemount Estate, Australie (16,95 $ — 184267)

Rien à voir avec le bourgogne de Faiveley, mais tout à voir avec le pinot noir tout de même, dans une version qui charme illico par ses arômes comme par sa texture soyeuse, épicée et joliment boisée. À ce prix, bien meilleur que bien des bourgognes «régionaux», l'équilibre en plus. 1.