Le Devoir en Suède - Fallait-il crier au loup?

La chasse au loup a été rouverte en Suède, après avoir été interdite durant 45 ans.<br />
Photo: Agence Reuters Olivier Morin La chasse au loup a été rouverte en Suède, après avoir été interdite durant 45 ans.

Pendant qu'au Canada le sort du registre des armes à feu acquiert le statut d'enjeu politique majeur, en Suède, la récente élection du début de la semaine a été ponctuée d'un débat fort inhabituel sur... les loups. Il faut dire que si les verts ont tout fait pour inscrire le sujet à l'ordre du jour politique, sociodémocrates et conservateurs se sont abstenus d'intervenir le plus possible sur la question, évitant tous les deux de se jeter dans la gueule du loup des médias qui se sont intéressés à cette question et qui a soulevé, comme toujours, de fortes émotions jusque dans les populations urbaines.

Depuis 45 ans, légalement, il était interdit d'abattre un loup en Suède. Il faut dire que l'intense chasse que les éleveurs de rennes et de moutons leur avaient livrée dans le nord de ce pays scandinave avait eu raison de leur peau, sans jeu de mots.

Au début des années 1970, le loup avait littéralement disparu de Suède. Mais voilà que sept ans plus tard, quelques présences sont signalées. Mais en principe, tout le monde devait respecter l'interdiction de chasse. On raconte cependant en Suède que les éleveurs, ni vus, ni entendus, auraient souvent passé outre, comme on le fait en Norvège en toute légalité depuis 2001, car chez ce voisin de la Suède, on a droit d'abattre le mythique prédateur pour préserver son bien, moutons et rennes, voire chevaux.

Toute la Scandinavie a été prise par surprise lorsque l'automne dernier, le Parlement de Stockholm a levé l'interdit de chasse en cours depuis un demi-siècle et autorisé l'Agence fédérale de protection de l'environnement à déterminer un quota national et des quotas régionaux de chasse.

Il semble que les loups seraient revenus en Suède par la Finlande et d'aussi loin que la Russie, ont révélé des analyses d'ADN effectuées sur des carcasses. En Suède, les loups sont un peu comme nos saumons: quand on n'en a pas beaucoup, on les compte méticuleusement. En 1950, le cheptel atteignait 150 têtes. En 2009, il aurait atteint 210 têtes, selon l'inventaire de l'agence fédérale. Ses biologistes ont même établi que 20 couples auraient eu en 2009 des louveteaux, ce qui a fait craindre une hausse subite et trop forte de cette population de prédateurs capables de tuer des proies qui pèsent plusieurs fois leur poids.

On a donc autorisé une première chasse aux loups suédois, du 1er janvier dernier au 15 février dernier, avec un quota national de 27 loups, soit un peu plus de 10 % des 210 inventoriés. Tandis que chez nous à peu près personne ne chasse la dizaine de milliers de loups que compte le Québec — que nos chasseurs trop frileux laissent généralement aux trappeurs —, en Suède, entre 10 000 et 12 000 chasseurs ont pris le bois le 1er janvier pour avoir le privilège de rencontrer «le» fantôme des forêts nordiques. Dès le premier jour, plus de la moitié du quota national avait été atteint, avec 20 bêtes abattues et déclarées. Trois autres l'ont été le jour suivant.

Mais cette chasse, en plus d'être l'une des plus difficiles qui soient, même sur la neige — qui heureusement pour les chasseurs était alors abondante —, a posé d'importants problèmes logistiques aux chasseurs suédois. Pour la chasse au loup, comme pour la chasse à l'orignal, on fixe en Suède des quotas d'abattage par comté. Et les chasseurs doivent vérifier avant d'abattre leur gibier si le quota a été atteint sous peine de lourdes amendes. Les chasseurs suédois ont donc passé une partie de la journée au téléphone, et avec raison. Dans le comté de Dalorma, par exemple, la chasse était terminée dès la première journée de l'ouverture avec un résultat de neuf loups. Il faut dire que les 10 000 chasseurs se sont concentrés dans 5 des 26 comtés de la Suède où cette chasse était ouverte. Toutes les bêtes abattues devaient être déclarées et remises aux biologistes de l'État fédéral dans les 24 heures à des fins d'analyse de l'état de santé du cheptel.

Cette chasse ne fait pas l'unanimité, même dans un pays où on chasse intensément comme la Suède. La Société suédoise pour la conservation de la nature du pays s'est inquiétée du feu vert donné à une chasse qui prenait pour cible un cheptel de seulement 210 bêtes, ce qui à son avis n'est pas suffisant pour assurer la pérennité de cette population. Elle a même déposé une plainte auprès de la Commission européenne, qui réclamait quelque temps plus tard des comptes à la Suède. Les animalistes d'ici n'ont pas manqué de noter, pour leur part, que la Suède avait protesté auprès de la Norvège en 2001 quand ce pays a ouvert une chasse de protection de ses troupeaux.

Personne ne peut dire maintenant s'il y aura une nouvelle chasse au loup l'an prochain en Suède. Mais une chose est certaine, les éleveurs de rennes et de moutons en ont contre le retour de ce prédateur autour de leurs protégés. En 2005, à l'occasion de deux attaques documentées, les loups auraient tué... rien de moins que 32 moutons. Ce comportement nous surprend, d'autant plus qu'ici en Amérique, le loup, contrairement au coyote, se tient loin des humains et de leurs résidences. On dit qu'en Europe, les loups osent davantage s'approcher des humains parce que les deux espèces se croisent plus fréquemment dans un milieu aussi densément peuplé. Mais on ne raconte plus d'histoires de loups qui dévoreraient les humains, comme on l'a maintes fois affirmé au Moyen-Âge. À cette époque, heureusement révolue, les loups auraient pris goût à la chair humaine en raison des centaines, voire des milliers de morts qui jonchaient les champs de bataille. C'est sans doute de là que proviennent ces peurs irraisonnées de la bête mythique, dont on a fait des histoires terribles comme celle du Petit Chaperon rouge.

On sait par contre aujourd'hui que le loup, s'il demeure un impitoyable carnassier pour les cerfs et les orignaux — et la Suède, un pays quatre fois plus petit que le Québec, en abrite le double, soit près de 400 000 têtes! —, est un animal dont la reproduction repose sur une famille nucléaire, où père et mère élèvent ensemble les petits et se partagent les tâches... Des modèles parentaux, quoi! Et qui exerce aussi une fonction écologique dans les écosystèmes en s'en prenant, par opportunisme primaire, aux bêtes les plus faibles, ce qui participe au mécanisme de la sélection naturelle.

Le loup n'a au fond qu'un seul prédateur: nous, qui heureusement pouvons désormais savoir dans quelle mesure on peut gérer sa population ou dans quelle mesure on doit le protéger. Mais ce n'est pas demain que la peau du loup deviendra un enjeu électoral ici.

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Louis-Gilles Francoeur séjourne à Stockholm à l'invitation de l'ambassade de Suède au Canada.