La déchéance parlementaire - Discipliner partis et députés ne suffira pas

À Québec comme à Ottawa, les députés viennent d'être convoqués à leurs devoirs parlementaires, mais sauront-ils manifester plus de dignité qu'aux sessions passées? Dans la Vieille Capitale, même un Jean Charest, qui a battu sa coulpe pour abus de sa tribune, a promis de ne plus recommencer. Sur la Colline fédérale, où la Chambre des communes souffre de foire d'empoigne chronique, on parle désormais d'améliorer la période de questions. Mais est-ce un problème de civilité ou d'intégrité?

La «période de questions» télédiffusée du Parlement visait, à ses débuts, non seulement à mieux informer le public des enjeux débattus par les députés, mais aussi à rehausser l'estime des citoyens envers le pouvoir législatif et la démocratie politique. Expérience faite, le bilan n'est pas reluisant. Des gens informés de la chose jugent ce rituel peu efficace, et le commun des mortels y voit une farce.

Un sondage récent du Forum des politiques publiques le confirme: pour la majorité des gens, cette période-là est devenue, au mieux, une sim-ple joute pour gagner des votes et, au pire, un piètre concours de popularité frisant la bouffonnerie. Personne n'en propose l'abolition, certes, mais la plupart estiment qu'une telle reddition des comptes doit être réformée. Malheureusement, les changements suggérés ne sont pas tous appropriés ou suffisants.

Ainsi, le président de la Chambre des communes devrait, dit-on, décider qui peut poser des questions. Cette idée de dépouiller d'une prérogative essentielle les représentants du peuple n'est guère réaliste. Le président, ajoute-t-on, devrait plus sévèrement faire respecter le décorum. C'est là une exigence minimale! Mais qui s'y soumettra si le gouvernement et l'opposition font passer leur intérêt électoral avant l'intérêt national?

Des observateurs quelque peu cyniques voient plutôt dans ce spectacle parfois peu édifiant un reflet du pays. Faute d'enjeux sur lesquels tenir des débats sérieux et vigoureux, les partis seraient voués à monter des pièces de théâtre faussement dramatiques. Qui se passionnerait pour le hockey, dit-on, sans ces bagarres sur glace orchestrées par les clubs, sur le modèle des combats de lutte qui meublent des réseaux de télévision? Pourtant, même avec ses prises de bec, la vie parlementaire est moins populaire que le hockey...

La télévision, expliquent des analystes, serait complice de cette falsification antidémocratique en appliquant à la couverture des débats politiques un modèle d'affaires dont la rentabilité repose sur les affrontements, la violence symbolique ou réelle, l'appel aux préjugés, les incidents artificiellement gonflés et autres formes plus ou moins grossières d'exploitation des consommateurs.

D'autres explications


Des routiers de la politique attribuent plutôt la dégradation du Parlement — dont la période de questions n'est qu'un symptôme — au pouvoir démesuré pris par le gouvernement et surtout par le premier ministre, ainsi qu'au peu de représentativité de la Chambre elle-même, où maints électeurs n'ont aucun élu pour présenter leurs vues ou défendre leurs intérêts.

À Ottawa, l'élection de gouvernements minoritaires expliquerait le déclin de la période de questions. Plusieurs attribuent même au cabinet Harper et au premier ministre le mépris dans lequel le Parlement est tombé. Mais à Québec, un gouvernement majoritaire montre que le bipartisme peut mener lui aussi à des débats fort peu dignes, voire à des séances de dénigrement personnel.

Une autre explication ne réside-t-elle pas dans l'absence à la tête de la plupart des partis de chefs qui aient assez de respect de la démocratie parlementaire pour maintenir dans leur camp décorum, discipline et service du public? Plus d'un leader lutte pour sa propre survie — dans l'électorat, sinon dans sa formation — et n'a plus la préoccupation des grands enjeux et des vraies priorités. Sans ces questions cruciales, qui peut inspirer civilité, ouverture d'esprit et collaboration entre représentants du peuple?

La multiplication des partis aggraverait, dit-on, la crise du leadership dans les sociétés démocratiques. Au contraire, réplique-t-on, avec une représentation plus équitable des électeurs et l'établissement du multipartisme, une saine obligation de former des coalitions parlementaires ou même gouvernementales deviendrait la règle. Appelés à travailler ensemble, politiciens et partis éviteraient le plus possible les querelles stériles et les affrontements destructeurs.

Valoriser la vie publique

Malheureusement, pendant que les élus répugnent à réformer un système qui inspire de moins en moins confiance, leur conduite trop partisane contribue à la chute dramatique du respect pour la vie politique et l'institution démocratique. Un système démocratique, il est vrai, doit pourvoir à beaucoup de postes électifs et, en conséquence, il est voué à des équipes de gouvernement parfois déficientes.

Ce problème est même aggravé, au Canada, par les multiples paliers de pouvoir et par une population dispersée et encore trop peu nombreuse. Mais ce devrait être autant de raisons de valoriser la vie publique, non de la discréditer. Au reste, quel que soit le régime idéal qu'on établisse, l'expérience ne tarde pas à en montrer les limites. Par con-tre, trop de pessimisme peut nuire à la recherche de nécessaires réformes.

Montesquieu, le philosophe des institutions de son temps et de l'Antiquité, concluait son étude avec un sage réalisme: ce ne sont pas les hom-mes qui sont petits, écrivait-il, mais les affaires qui sont grandes. Néanmoins, un grand homme ne passe pas inaperçu. Qui n'a pas fait l'éloge du député Claude Béchard à son décès? Plus d'exemples de cette grandeur ne déparerait pas un Parlement.

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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