Essais québécois - Éloge de la nouvelle québécoise

Avec La Nouvelle québécoise, l'écrivain et critique Gaëtan Brulotte signe un remarquable essai littéraire. Fin connaisseur de l'art du bref qu'il pratique lui-même, maître de la formule parlante, ramassée et qui fait mouche, styliste élégant plutôt que savant jargonneux, Brulotte, dans ce très riche ouvrage, retrace «les grandes lignes de la nouvelle québécoise» et souligne avec maestria «ses principaux apports sur les plans thématique et formel».

«Genre de la remise en question et de la rupture permanente» qui cultive une «rhétorique de l'éclair», la nouvelle, «cette fille rebelle du monde littéraire», est peut-être le genre le plus adapté à notre «mode de vie actuel, saccadé, morcelé». Son premier âge d'or mondial remonte à la fin du XIXe siècle, et la littérature québécoise, affirme Brulotte, «a participé à cette effervescence, mais la critique l'a ignorée, surtout en dehors du Québec». L'essayiste a voulu corriger cette injustice et nous inciter à lire ces écrivains qui, d'hier à aujourd'hui, traquent l'essentiel avec l'arme du bref.

Au XIXe siècle, la nouvelle se distingue du conte. Moins stéréotypée et plus complexe que ce dernier, elle est aussi moins moralisatrice et plus novatrice. Son propos «consiste à faire exploser toute croyance en un ordre établi et à rendre dérisoire la préoccupation morale». Toutefois, avant d'en arriver là, elle doit s'extirper lentement, au Québec et ailleurs, d'une gangue conservatrice. À cet égard, Brulotte souligne l'oeuvre de pionniers comme Eugène L'Écuyer et Louis Fréchette.

Dans le premier tiers du XXe siècle, l'idéologie du terroir domine et nourrit le conservatisme littéraire des nouvellistes Damase Potvin, Adjutor Rivard, Lionel Groulx et Claude-Henri Grignon. Néanmoins, la contestation commence déjà à s'exprimer avec les Rodolphe Girard, chez qui «le réalisme de la vie paysanne prend le pas sur son idéalisation», Jean-Charles Harvey, dont les personnages «refusent toute transcendance», et Clément Marchand, qui «soumet la vie rurale à un regard neuf, quoique brutal et noir».

L'oeuvre d'Albert Laberge, «le mouton noir de la nouvelle québécoise», appartient aux années 1940, mais elle ne sera vraiment découverte que vingt ans plus tard. Nancy Huston aurait pu lui réserver un chapitre de son essai Professeurs de désespoir. «Avec une joie sacrilège, résume Brulotte, il prend le contre-pied du discours édifiant de son époque et attaque toutes les valeurs qui fondent la morale de ses concitoyens.» Dans ses nouvelles, des ivrognes vomissent dans le bénitier de l'église et les paysans vivent dans une désolante abjection. Sorte de Cioran québécois, Laberge, conclut l'essayiste, est «un écrivain en rébellion aveugle et anarchique qui ne voit que du mal partout et qui fait table rase de tout».

À la même époque, Jean-Aubert Loranger, dont l'écriture «a quelque chose d'aérien», pratique lui aussi un anticonformisme surprenant, nourri d'onirisme, Yves Thériault, dans ses Contes pour un homme seul, expose avec rudesse «un univers d'instinct et de passion où le corps occupe une place comme jamais auparavant dans l'histoire de la nouvelle québécoise», et Ringuet, dans L'Héritage, s'en prend à «toutes les formes d'aliénation de son époque», dénonçant déjà, par exemple, le fanatisme islamique et tout fanatisme religieux.

Les femmes — Anne Hébert, Adrienne Choquette, Gabrielle Roy et Claire Martin — imposent leurs voix dans les années 1950. Choquette, notamment, développe une conception phénoménologique de la nouvelle, «où l'accent est réflexif et l'intrigue ténue, voire inexistante, tout orientée vers l'intériorité du personnage et où il n'y a pas de conclusion». Claire Martin, elle, valorise la femme indépendante et, dans Avec ou sans amour, paru en 1958, «signe décisivement le glas de la mère madone catholique, bonasse et dévouée».

La nouvelle des années 1960, comme la société québécoise dans son ensemble, rue plus ouvertement dans les brancards. Avec «ses narrations espiègles et malicieuses», Jacques Ferron «montre le radical bouleversement du monde rural et jette un pont vers la modernité». Jacques Renaud et André Major, de l'équipe de Parti pris, «se préoccupent du prolétariat des villes et s'attaquent aux problèmes linguistiques et nationalistes» en maniant l'arme critique du joual. Marcel Godin et Bertrand Vac développent une veine érotique assez sombre. Marie-Claire Blais nourrit «l'esprit rebelle du temps devant tout ce que représente la religion catholique», alors que Claude Jasmin, dans Les Coeurs empaillés, choisit «une forme de révolte hédoniste à contre-courant des carcans idéologiques de l'époque».

Ces thématiques caractérisent aussi les années 1970, qui nous offrent en plus le féminisme nuancé de Madeleine Ferron (Le Chemin des dames, 1977) et l'«ironie sombre», quoique moins brutale que celle de Laberge, d'un Gilles Archambault.

Dans la décennie 1980-1990, on assiste, selon Brulotte, à une explosion de la nouvelle sur les plans quantitatif et qualitatif. Plus de deux cents recueils paraissent au Québec et le genre se fait plus inventif que jamais. Le souci nationaliste s'efface alors devant les thèmes de l'intériorité, de la solitude, de la famille en décomposition, du malaise sexuel et du «désir noir». Les auteurs de la décennie suivante poursuivent dans cette veine, en explorant les difficiles relations de couple, les rapports familiaux difficiles et les expériences de maladie et de mort.

Parmi les dizaines de nouvelliers (une dénomination qui s'imposerait, dorénavant) dont les oeuvres sont brillamment commentées par Brulotte, deux remarquables stylistes ressortent: Bertrand Bergeron, dont «le discours du risque et du ratage est secoué de déhanchements syntaxiques», et Jean-Pierre Girard, as de «l'écriture nerveuse et caféinée».

La nouvelle québécoise contemporaine, conclut Brulotte, présente «une écriture véritablement artistique où fougue et poésie se conjuguent», et son message, à la fois québécois et universel, «peut dialoguer avec les lecteurs du reste du monde plus que jamais auparavant». Il revient d'abord, cela étant, aux lecteurs québécois d'entrer en dialogue avec leurs maîtres de l'éclair littéraire.

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louisco@sympatico.ca
2 commentaires
  • Chosela - Inscrit 18 septembre 2010 09 h 49

    La nouvelle et le théâtre québécois...

    C'est intéressant ceci, même si j'en ai un peu soupé qu'on s'emploie encore à faire l'éloge de notre prétendue (prétentieuse?) québécitude. Mais la nouvelle québécoise a peut-être quelque chose, en effet, de très singulier. Il faudrait d'ailleurs pouvoir prouver (si c'est faisable) que notre nouvelle, notre théâtre aussi, sont véritablement d'une vitalité exceptionnelle. Je pense que oui, mais pour le prouver, il faudrait très finement comparer ce que nous faisons ici avec ce qui se fait ailleurs. Par exemple, en Europe de l'Est ou au Moyen-orient..., je ne sais pas, et puis dégager ce que notre nouvelle et notre théâtre au Québec ont de si riches. Mais, à première vue, lorsque je lis des nouvelles ou des pièces produites par nos écrivains d'ici, je suis très souvent admiratif de toute l'audace et de toute la subtilité dont nous sommes capables. Je ne dirais pas la même chose de "notre" roman. Le roman québécois est plus pris en charge par l'industrie du livre et le grand marché de la littérature, voire par la littérature à grand marché.
    Chapeau à nos nouvellistes, et à nos dramaturges, qui produisent de brillantes oeuvres, souvent dans l'ombre de la "grande" littérature, sinon dans l'anonymat le plus complet.

  • Democrite101 - Inscrit 18 septembre 2010 11 h 57

    Gaëtan Brulotte, un grand savant de la science littéraire




    N'oubliez pas de lire aussi, de ce distingué savant qu'est Gaëtan Brulotte, son «OEUVRES DE CHAIR».

    C'est par cet ouvrage scientifique portant sur la littérature érotique que j'ai constaté l'incroyable kaléidoscope qu'est l'érotisme, qui est exclusivement humain, et de toutes les fulgurances où éclate son incroyable énergie.

    Éros est le dieu le plus crucifié de l'histoire occidentale... Mais il continuait à vivre, aussi souvent bien que mal, dans la littérature qui fut la toute première discipline à exposer la part la plus puissante de notre humanité. Gaëtan Brulotte dévoile, dans «Oeuvres de chair», l'arc-en-ciel souterrain des oeuvres érotiques.

    Ces oeuvres sont les plus authentiques de la littérature car elles sont osées par des écrivains courageux.

    J.L. (voir page webJacques Légaré)