La poutre et la paille

C'est par le plus pur des hasards que je me suis retrouvé au cinéma le 11 septembre dernier. Mon geste n'avait rien de prémédité. Je suis simplement allé voir le plus récent film à l'affiche dans un petit cinéma de mon quartier, à Paris. Pendant qu'un sombre pasteur terrifiait l'Amérique en menaçant de brûler un Coran, je me suis retrouvé devant le film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux. Les hommes, ce sont les sept moines trappistes de Tibhirine assassinés froidement en 1996 après avoir été kidnappés par un commando islamiste algérien. Les dieux, dont vous aurez deviné qu'ils ont la part congrue dans ce film, ce sont évidemment ceux de l'islam et de la chrétienté.

Ce film, qui a remporté la Palme d'or à Cannes au printemps dernier, est d'une simplicité et d'une gravité rares. Il s'agit d'un témoignage poignant sur le sacrifice de sept hommes partagés entre la peur, la foi et leur amour de l'Algérie. Ils seront retrouvés décapités le 21 mai 1996. Même si une enquête est en cours, on ne sait toujours pas si leur mort est due au Groupe islamiste armé (GIA) ou à une bavure de l'armée algérienne. Mais, peu importe. Malgré les menaces évidentes, ces hommes avaient choisi de rester en terre d'Islam pour continuer à partager la vie de la population musulmane à qui ils offraient le réconfort et des soins médicaux.

Quelques mois avant leur enlèvement, l'exécution de 12 Croates de confession chrétienne par «les barbus» ne les avait pas fait reculer. Partir, c'était céder devant l'horreur et abandonner un peuple qui était la première victime de l'intégrisme. «S'il m'arrivait un jour — et ce pourrait être aujourd'hui — d'être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j'aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était donnée à Dieu et à ce pays», écrira Christian Chergé, supérieur de la communauté. Sans le très beau film de Xavier Beauvois, le drame de ces hommes serait probablement tombé dans l'oubli.

Vous aurez compris qu'en sortant du cinéma, les élucubrations du pasteur Terry Jones me sont apparues pour le moins futiles. Comme toute cette frénésie médiatique — ou virtuelle comme on dit — autour d'un Coran qu'on n'a même pas brûlé. Encore sous le charme du chant lumineux des cisterciens, je me demandais par quel étrange masochisme la presse de nos pays pouvait s'exciter autant des déclarations ridicules d'un pasteur fou alors qu'elle restait somme toute plutôt froide devant le drame de ces chrétiens qu'on assassine un peu partout dans le monde. Car le drame de Tibhirine est loin d'être isolé.

Je ne veux pas sous-estimer les quelques manifestations d'islamophobie que l'on trouve ici et là dans nos pays démocratiques. Elles méritent évidemment d'être condamnées. Mais méritent-elles cette cabale publicitaire qui donne surtout l'impression de servir d'exutoire pour satisfaire le sentiment de culpabilité qui envahit nos sociétés?

Pendant que nous faisons de longues processions en portant le cilice, le drame des moines de Tibhirine se répète un peu partout dans le monde. De tels assassinats se sont produits en Égypte, en Irak et en Turquie. Dans ce dernier pays, le gouvernement a confisqué les trois quarts des propriétés du patriarcat oecuménique. Au Bangladesh, on fête Noël sous protection policière. Au Turkménistan, les rares prêtres n'ont le droit d'officier que pour les étrangers. Dans de nombreux pays, publier une bible ou simplement dire sa foi chrétienne est un délit. Ailleurs, l'apostasie peut vous valoir la mort.

On dira que cela a existé de tout temps. Mais avec la montée de l'islamisme, ces manifestations prennent un caractère systématique. C'est ce qui faisait dire à mon collègue Antoine Sfeir (Chrétiens d'Orient, et s'ils disparaissaient? — Bayard) qu'il pourrait un jour ne plus avoir de chrétiens dans le monde arabo-musulman. Sauf en Jordanie et en Syrie, ils fuient la plupart des pays du Moyen-Orient et du Maghreb. Ils ne sont plus que 2 % en Palestine, où ils représentaient 25 % de la population en 1919. Nous sommes devant un véritable exode. L'écrivain Régis Debray, pourtant non croyant, y voyait «un problème de civilisation» dans la mesure où la chrétienté a toujours été une composante de ces pays, bien avant que l'islam existe. La première église chrétienne n'a-t-elle pas été fondée à Antioche, aujourd'hui en Turquie?

Mais il sera toujours plus facile d'orchestrer de grandes séances d'expiation collectives plutôt que de regarder la réalité en face. C'est ce qui s'est produit la semaine dernière en Floride. Mais, c'est aussi ce qui s'était produit plus près de nous, à Hérouxville il y a quelques années. Dans les deux cas, l'occasion fut bonne de monter en épingle une islamophobie fabriquée de toutes pièces pour se donner bonne conscience tout en culpabilisant une population où règne pour l'essentiel la liberté de conscience la plus complète que l'on puisse imaginer sur Terre. L'humilité est une vertu chrétienne, les Québécois en savent quelque chose. Mais faut-il pour autant l'ériger en mépris de soi?

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crioux@ledevoir.com

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Rectificatif du 17 septembre 2010:
Le film Des hommes et des dieux n'a pas remporté la Palme d'or à Cannes en 2010, mais le Grand Prix du Jury.

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17 commentaires
  • Michel Paillé - Abonné 17 septembre 2010 07 h 48

    Oui, «une islamophobie fabriquée de toute pièce»


    Bravo ! Vous avez parfaitement raison de faire le rapprochement entre «les élucubrations du pasteur Terry Jones» et les déclarations d’Hérouxville. Ce sont deux petits pétards mouillés que l’on a grossis inconsidérément. Dans le cas d’Hérouxville, où était la menace d’une lapidation prochaine d’un citoyen ? Rappelons-nous qu'une municipalité condamnait solennellement la lapidation alors que le code criminel canadien interdit tout meurtre.

    MP
    Québec

    Site internet : http://michelpaille.com : « Le rapport Bouchard-Taylor : un rendez-vous manqué ».

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 17 septembre 2010 09 h 03

    Le prénom Christian vous sied comme un gant

    Le problème, ce n'est pas une religion au mépris d'une autre. Le problème, ce sont les religions. Le problème c'est cette ignorance portée comme une vertu et que l'on nomme pompeusement la foi. Mais qu'est-ce qui se cache sous ce mot, sinon une démission de l'intelligence? Car, prétendre qu'une chose est vraie, uniquement parce qu'on pense qu'elle est vraie, relève du délire. "Chaque conviction est une prison pour l'esprit" écrivait Kant, il y a plus de deux siècles.

    Il n'y a pas si longtemps au nom de la chrétienté, on stigmatisait les homosexuels, on rejetait les filles-mères en leur enlevant leurs enfants pour entasser ces derniers dans des "orphelinats" où ils étaient plus souvent qu'autrement également abusés. La "grande noirceur" au Québec correspond justement à cette période où l'Eglise et le catholicisme imposaient leur pensée unique, réductrice et imbécile (ben oui les anges et les démons existent, tout comme la fée des étoiles et le père Noël!).

    C'est lorsque, dans certains pays, des sociétés se sont libérées du joug des religions que s'est ouverte la porte à plus de tolérance. C'est la laïcité qui donne la liberté. Et encore... Quand l'on sait que chez notre voisin du Sud à peine 35% de la population comprend, à partir la théorie de l'évolution, l'apparition de l'espèce humaine, alors que cette proportion est de 69% pour le Québec, on se dit que les intégristes vivent moins loin qu'on pourrait le croire... pas besoin d'aller les chercher en Afghanistan. Je dirais même qu'avec un ministre fédéral créationniste, ils dominent le parlement canadien.

    Enfin, je suggère à tous la lecture de l'excellent livre du biologiste, Richard Dawkins, "Pour en finir avec Dieu" pour éclairer leur lanterne sur ce sujet.

  • Ciceron Derome - Inscrit 17 septembre 2010 09 h 09

    Et pas que l'islamophobie

    Il y a aussi, malheureusement, d'autres phobies, à caractère politique notamment, phobies qui, elles aussi, peuvent mener loin en terme de violence. Phobies qui, elles aussi, sont sporadiquement ou régulièrement montées en épingle. Quelles sont-elles? La phobie du "chiffon rouge", des "canadians", des méchants fédéralistes et nationalistes, des "immigrants qui volent nos jobs", des séparatistes, des banisseurs de la chasse aux phoques qui expulsent les ROMS, des méchants fermiers de l'ouest du pays qui ne veulent pas enregistrer leurs armes d'épaule, des homosexuels, de la mort digne, des fanatiques de pro-vie prêts à tuer pour défendre leur cause et ainsi de suite. Et, ne nous inquiétons pas: si ces Xphobies sont payantes à exploiter par les groupes de pression, les médias, les partis, les "soldats du Christ" ou autres pourfendeurs religieux, ces causes seront montées en épingle et même testées, notamment sur le plan politique, par des sondages aux questions très bien choisies dans un momentum méticuleusement étudié. Convaincre à tout prix finit, nécessairement, par sentir la propagande, ce qui suppose que "l'instinct de troupeau", paraphrasant Nietzche, est encore bien présent en nous. Heureusement, il semble que l'explosion des moyens d'information et d'échange force l'exercice de la réflexion chez un plus grand nombre de personnes et renforce cet esprit critique envers ces "pasteurs" de tout acabit qui veulent clôturer ce qu'ils pensent être leur troupeau.

  • Ciceron Derome - Inscrit 17 septembre 2010 10 h 43

    la "Vérité"

    Intéressant, monsieur Cotnoir, votre commentaire. Je suggère aussi le petit livre intitulé Le Crépuscule des Idoles de Nietzche, livre à lire tout en le replaçant dans le contexte de l'époque car, au sujet des femmes, il est un peu particulier. Mais, sur le plan des idées, cette philosophie "à coups de marteau" est tout de même fort intéressante.

  • Cedric Leterme - Inscrit 17 septembre 2010 11 h 56

    Mauvaise foi...

    L'argument est connu. D'un côté, l'occident, civilisé, tolérant et incarnant les valeurs les plus nobles de l'humanité. De l'autre, des soi-disant persécutés, extrémistes et arriérés, envers lesquels nous cultivons un sentiment de culpabilité infondé qui relève du pur masochisme. Bien entendu, la politique systématique de pillage, d'invasion et d'asservissement forcé à laquelle se livre l'occident depuis des décennies n'y est pour rien dans la montée de l'intégrisme. Le massacre quotidien de civils irakiens et afghans (au nom de la "démocratie" il est vrai) ou le soutient inconditionnel accordé à Israël, malgré ses violations répétées du droit international, ne doivent surtout pas nous faire oublier l'essentiel; nous sommes du côté des gentils.
    Bien sûr, on peut regretter "les quelques manifestations d'islamophobie que l'on retrouve ça et là dans nos pays démocratiques" (comme un ministre de l'intérieur français condamné pour injure raciale ou un de ses collègues qui affirme que l'immigration est source d'insécurité, pour prendre des exemples proche de chez vous M. Rioux), mais cela ne doit pas nous empêcher de "regarder la réalité en face". Au fait, quelle réalité?
    Rassurez-vous toutefois M. Rioux, je ne crois pas que le "sentiment de culpabilité qui envahit nos société" soit près de nous faire changer de cap. L'auto-célébration de l'occident a encore de beaux jours devant elle...