La poutre et la paille

Ce film, qui a remporté la Palme d'or à Cannes au printemps dernier, est d'une simplicité et d'une gravité rares. Il s'agit d'un témoignage poignant sur le sacrifice de sept hommes partagés entre la peur, la foi et leur amour de l'Algérie. Ils seront retrouvés décapités le 21 mai 1996. Même si une enquête est en cours, on ne sait toujours pas si leur mort est due au Groupe islamiste armé (GIA) ou à une bavure de l'armée algérienne. Mais, peu importe. Malgré les menaces évidentes, ces hommes avaient choisi de rester en terre d'Islam pour continuer à partager la vie de la population musulmane à qui ils offraient le réconfort et des soins médicaux.

Quelques mois avant leur enlèvement, l'exécution de 12 Croates de confession chrétienne par «les barbus» ne les avait pas fait reculer. Partir, c'était céder devant l'horreur et abandonner un peuple qui était la première victime de l'intégrisme. «S'il m'arrivait un jour — et ce pourrait être aujourd'hui — d'être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j'aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était donnée à Dieu et à ce pays», écrira Christian Chergé, supérieur de la communauté. Sans le très beau film de Xavier Beauvois, le drame de ces hommes serait probablement tombé dans l'oubli.

Vous aurez compris qu'en sortant du cinéma, les élucubrations du pasteur Terry Jones me sont apparues pour le moins futiles. Comme toute cette frénésie médiatique — ou virtuelle comme on dit — autour d'un Coran qu'on n'a même pas brûlé. Encore sous le charme du chant lumineux des cisterciens, je me demandais par quel étrange masochisme la presse de nos pays pouvait s'exciter autant des déclarations ridicules d'un pasteur fou alors qu'elle restait somme toute plutôt froide devant le drame de ces chrétiens qu'on assassine un peu partout dans le monde. Car le drame de Tibhirine est loin d'être isolé.

Je ne veux pas sous-estimer les quelques manifestations d'islamophobie que l'on trouve ici et là dans nos pays démocratiques. Elles méritent évidemment d'être condamnées. Mais méritent-elles cette cabale publicitaire qui donne surtout l'impression de servir d'exutoire pour satisfaire le sentiment de culpabilité qui envahit nos sociétés?

Pendant que nous faisons de longues processions en portant le cilice, le drame des moines de Tibhirine se répète un peu partout dans le monde. De tels assassinats se sont produits en Égypte, en Irak et en Turquie. Dans ce dernier pays, le gouvernement a confisqué les trois quarts des propriétés du patriarcat oecuménique. Au Bangladesh, on fête Noël sous protection policière. Au Turkménistan, les rares prêtres n'ont le droit d'officier que pour les étrangers. Dans de nombreux pays, publier une bible ou simplement dire sa foi chrétienne est un délit. Ailleurs, l'apostasie peut vous valoir la mort.

On dira que cela a existé de tout temps. Mais avec la montée de l'islamisme, ces manifestations prennent un caractère systématique. C'est ce qui faisait dire à mon collègue Antoine Sfeir (Chrétiens d'Orient, et s'ils disparaissaient? — Bayard) qu'il pourrait un jour ne plus avoir de chrétiens dans le monde arabo-musulman. Sauf en Jordanie et en Syrie, ils fuient la plupart des pays du Moyen-Orient et du Maghreb. Ils ne sont plus que 2 % en Palestine, où ils représentaient 25 % de la population en 1919. Nous sommes devant un véritable exode. L'écrivain Régis Debray, pourtant non croyant, y voyait «un problème de civilisation» dans la mesure où la chrétienté a toujours été une composante de ces pays, bien avant que l'islam existe. La première église chrétienne n'a-t-elle pas été fondée à Antioche, aujourd'hui en Turquie?

Mais il sera toujours plus facile d'orchestrer de grandes séances d'expiation collectives plutôt que de regarder la réalité en face. C'est ce qui s'est produit la semaine dernière en Floride. Mais, c'est aussi ce qui s'était produit plus près de nous, à Hérouxville il y a quelques années. Dans les deux cas, l'occasion fut bonne de monter en épingle une islamophobie fabriquée de toutes pièces pour se donner bonne conscience tout en culpabilisant une population où règne pour l'essentiel la liberté de conscience la plus complète que l'on puisse imaginer sur Terre. L'humilité est une vertu chrétienne, les Québécois en savent quelque chose. Mais faut-il pour autant l'ériger en mépris de soi?

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crioux@ledevoir.com

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Rectificatif du 17 septembre 2010:
Le film Des hommes et des dieux n'a pas remporté la Palme d'or à Cannes en 2010, mais le Grand Prix du Jury.

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