Zeitgeist – «La game est toffe, faut tu wake up»

La famille Boivin, parachutée en 2010, perd son innocence à la vue de la date du journal. Depuis 1964, plus rien n’est pareil, les codes ont changé.<br />
Photo: radio-canada La famille Boivin, parachutée en 2010, perd son innocence à la vue de la date du journal. Depuis 1964, plus rien n’est pareil, les codes ont changé.

«Il reste à voir jusqu'où les ressources de l'ironie pourront être étirées. Il semble peu probable que cette tendance à constamment saper nos propres affirmations puisse se poursuivre indéfiniment dans l'avenir sans qu'elle ne soit éventuellement enrayée par le désespoir ou par un rire qui nous laissera sans le moindre souffle» (Susan Sontag, citée par Nicolas Langelier).

J'ai refermé le livre Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles en réfrénant l'envie de me lancer du deuxième étage de l'appart. Heureusement que j'avais perdu une partie de mon innocence avant d'entamer le «roman» de Nicolas Langelier, 37 ans, qui perd la sienne sous nos yeux, en pleine crise existentielle de trentenaire, s'enroulant dans un spleen baudelairien et une lucidité très urbaine pour nous vomir son hypermodernité par jets d'encre. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai aussi songé à Nelly Arcan en le lisant.

«Vous êtes d'une culture qui fait du vide avec du vieux!» Il écrit au «vous», mais cette formule de politesse calquée sur les livres de croissance personnelle ne dupe personne, on entend «je» tout du long, sachant bien que l'auteur/narrateur n'est pas au bout de ses peines entre la prise de conscience, la prise d'antidépresseurs et la prise de rendez-vous chez un voyant, un coach de vie ou un psy. Ça fait partie de l'époque aussi.

Je suis allée nager pour faire regrimper les endorphines dans mon cerveau et j'ai noté mentalement que je ne conseillerais pas ce livre à toute personne affichant un déficit en sérotonine, ayant pris des antidépresseurs, en consommant toujours, songeant à en prendre, ayant besoin d'en prendre, qui en prendra un jour, ou qui s'en est fait prescrire et ne les prend pas.

La télésérie Prozac, à côté de ça? De la petite bière... avec des publicités diffusées pendant l'émission pour ajouter un peu de cynisme ultracapitaliste à l'hypermodernité déjà passablement malmenée par Langelier. Canal V vient de franchir un pas de plus dans le placement de produits. Prochaine étape? On vous branche le soluté.

De toute façon, traitée à l'ironie, au cynisme, au décapant, à l'acide, à l'humour noir ou au réalisme déconcertant, l'hypermodernité n'a pas de sentiments (gaz de schiste), pas d'éthique (Bastarache), mais masque sa vacuité sur Twitter avec des remarques witty de 140 caractères qui donnent l'impression qu'«on ne me la fera pas» et que «je ne suis plus une oie blanche».

Une chose unit ces mondes, celui de Langelier et de Prozac (excellent Patrice Robitaille en éditorialiste dépressif): le journalisme, la trentaine, les célibataires sans enfants à la recherche du prochain kick... un terreau fertile pour le désenchantement. Ne vous reste plus qu'à (re)lire La Route, cette fin du monde anticipée, vous taper le dernier Houellebecq (parce que, ouais, c'est un must, Thomas Hellman en a parlé à la radio), ou, dans une veine plus suicidaire, assister au lancement du livre érotique d'Anne-Marie Losique, Confessions sauvages, en feignant la désinvolture sous une couche d'excitation prépubère.

Qui suis-je, où vais-je, dans quelle étagère?

«Le but de l'existence est-il vraiment de se contenter d'essayer d'avoir le plus de plaisir possible tout en souffrant le moins possible?», demande Langelier en n'apportant pas vraiment de réponses à toutes les questions existentielles qu'il soulève parce qu'elles ne se trouvent pas sur Google Instant. On lui souhaite (lui, son personnage ou son lecteur) de se lâcher le nombril, de faire le deuil de son père, de regarder Quelle famille! à Artv, d'aller offrir ses services à L'Itinéraire, de faire des confitures de prunes mauves, de pratiquer le Ganja yoga (étirements sous influence) à défaut de joindre une secte parce qu'il est trop libre penseur pour ça.

Je lui souhaiterais de croiser ma copine Anne-Marie, jeune trentenaire et mère de trois enfants, travailleuse sociale à l'Institut de réadaptation et croyante de surcroît, pas moins brillante pour autant, animée par un espoir foudroyant même si son quotidien est encombré de fauteuils roulants, de béquilles et de prothèses. Quand j'ai les bleus bebés, je me paye une dose d'Anne-Marie en intraveineuse. Le mot «lumineuse» a été inventé juste pour elle.

En quittant Nicolas Langelier, fier représentant d'une génération à laquelle il prétend ne plus appartenir (25-35, hipsters, intellos du Mile-End, créateurs de tendances, lecteurs des magazines P45 et Urbania), on se dit aussi que le mot «caustique» lui sied bien, qu'il faut beaucoup de talent et d'humilité pour ne pas se laisser aspirer par un cynisme d'apparat, très répandu dans les salles de rédaction et les lancements, qu'on doit entretenir une bonne dose d'idéalisme pour se lever le matin et aspirer au bonheur, qu'un enfant vous oblige à croire désespérément (espérer aveuglément?) en l'avenir et que, décidément, le ciel est bien couvert.

«Caractérisée par une "perte de conviction", la postmodernité serait une période de pessimisme contrastant avec l'optimisme de la modernité», écrit Langelier avant de nous balancer Douglas Coupland: «Je pense que le prix que nous avons payé pour notre vie dorée est notre incapacité à vraiment croire en l'amour. En échange, nous avons acquis une ironie qui brûle tout ce qu'elle touche. Et je me demande si cette ironie est le prix que nous avons payé pour la perte de Dieu.»

Les Rescapés

En visionnant l'émission Les Rescapés (retour dans les années 60, choc culturel d'une famille qui débarque en 2010 sur le mont Royal), à Radio-Canada, on comprend que la perte de l'innocence est un thème porteur de la rentrée 2010. Les codes ont changé radicalement, les moeurs, la nourriture, l'habillement, les mentalités, le paysage urbain, la faune, «la» police, la technologie, le langage, les autos, le prix de l'essence.

Le cynisme? En 1964, on choisissait plutôt le rye ou un valium. On sourit devant l'étonnement de la famille Boivin face au monde métamorphosé en l'espace d'une nuit. Leur innocence nous fait prendre conscience que le progrès n'est pas toujours un progrès, que l'hypermodernité n'est pas nécessairement plus joyeuse avec un GPS, que l'individualisme n'a pas enrayé le conformisme, que les politiciens sont tout aussi véreux, que les Russes ont été remplacés par les Talibans et les religieuses par des musulmanes, et que vivre en harmonie avec son époque est un défi de taille, surtout pour ceux qui la devancent ou la subissent.

«La vie est un combat», répétait mon grand-père, qui a combattu durant 96 ans et descendait de l'âge de pierre. En langage hypermoderne, mon beau-fils aîné, 26 ans, a traduit pour mon B, 6 ans: «La game est toffe! Faut tu wake up!»

Des plans pour lui faire perdre son innocence à jamais.

***

cherejoblo@ledevoir.com

***

Aimé: la nouvelle pub de Saint-Hubert avec Claude Robinson. Quelle belle idée. Dans le genre «perte d'innocence», rien de plus accrocheur qu'un auteur jeunesse floué. À voir sur YouTube.

Réécouté
: un épisode de Quelle famille! avec mon B, pour lui montrer «l'ancien temps» et l'ancêtre de Les Parent. Le plus frappant? Outre la coiffure de Janette Bertrand, l'absence totale d'ironie dans les réparties, le jeu des acteurs, les décors en carton, la caméra statique et la longueur des scènes. Aucun enfant ne pourrait suivre cette émission aujourd'hui.

Trouvé: un livre dont le titre comprend le mot «bonheur» pour me remettre de la lecture de RSHESLRDSV (Réussir son hypermodernité...). Élixir de bonheur. 365 pensées pour vivre en harmonie, de Jacques Lecomte. 206: «Que ta vision soit à chaque instant nouvelle. Le sage est celui qui s'étonne de tout» (André Gide, Les Nourritures terrestres). 214: «La vieillesse bien comprise est l'âge de l'espérance» (Victor Hugo, Océan prose).

Visionné: le documentaire Avoir 32 ans (ONF), présenté à l'AMC Forum dès aujourd'hui en version anglaise (Turning 32) et qui retrouve cinq ados interviewés il y a 16 ans dans cinq pays. Un film qui parle de rêves, d'espoirs déçus ou non, de la vraie vie avec ses accidents de parcours et ses rencontres inespérées. Pas une once de cynisme ici, mais une grande lucidité sur le passage à l'âge adulte. Beaucoup aimé Rosie, la Jamaïcaine.

Reçu: Apprendre à être heureux, de Tal Ben-Shahar (Belfond), un cahier d'exercices et de recettes totalement croissance personnelle qui s'adresse au lecteur à la deuxième personne du pluriel. Un exercice par semaine et vous êtes heureux à la fin de l'année, car cet état s'apprend ou se réapprend. Sans ironie, j'ai trouvé l'ouvrage intéressant, avec sa liste de gratitudes hebdomadaires, les thèmes abordés («apprendre à échouer», «vieillir avec grâce», «l'amour: connaître et se faire connaître de l'autre», «l'inconnu», «les actes de bonté») et la possibilité de faire des lites, un dada. Une thérapie sans psy. On s'en reparle dans un an.

***

Joblog

Le philojournalisme

À l'heure où sonne le glas du journalisme et des médias écrits, un nouveau blogue explore le lien entre philo et journalisme: http://www.journaldesocrate.ch/wordpress.

Un journal qui réfléchit et analyse, c'est possible. C'est même souhaitable. «Dans les écoles américaines de journalisme, on n'enseigne plus l'objectivité mais l'apparence d'objectivité» (15 septembre). Cynique à souhait. Pour une définition du terme, Wikipédia nous informe que le mot vient de l'ancien grec, «chien», et que cette école était «radicalement matérialiste et anticonformiste, les Cyniques, et à leur tête Diogène, proposaient une autre pratique de la philosophie et de la vie en général, subversive et jubilatoire».

***

www.chatelaine.com/joblo
4 commentaires
  • Carolin Cloutier - Inscrit 17 septembre 2010 05 h 59

    La posture de la postmodernité

    Intéressante chronique chronique, Mme JoBlogJobBogue,
    Depuis «L'Ère du Vide» de Gilles Lipovetsky (1985) et l'invitation de Jean-François Lyotard venu écrire à Montréal son essai sur La Condition Postmoderne (1979), notamment, quelques «papyfews» (happy fews papyboomers) fréquentant cocktails et lancements des maisons d'édition ont moussé l'idée selon laquelle le Québec était le socle du courant littéraire ultime, à la fois lénifiant et dégénérescent, courant gauche de droite en somme fiché dans tous les manuels-anthologies dignes de ce nom et que tous les cégépiens étudient avant l'Épreuve Uniforme de français du Ministère de l'Éducation, des Loisirs et du Sports. Alors, il faut bien nourrir la bête pour qu'elle existe, car elle existe bien... pour les jeunes des cégeps... Le dernier livre dont vous parlez ici en poussant de hauts cris vise un but pédago-mercantile en incarnant tous les paramètres du courant dont on exagère la portée, l'intérêt et la puissance. Mais il reste que le Québec de Jean Charest s'accole bien à la postmodernité littéraire québécoise. Cela dit, il ne faut pas prendre les messies pour des lanternes, il faut les prendre pour du «cash»... n'est-ce pas un trait du dit courant que de verser dans la mercantilisation du savoir?!
    fb

  • Ginger Walsh - Inscrit 17 septembre 2010 14 h 11

    Modernité et dépressions?

    La dépression atteint de plus en plus de jeunes, parce
    que l'industrie pharmaceutique en propage le virus!

    Cinq petites questions et on vous prescrit la pilule du bonheur!

    Résister est le premier pas vers la conscience...

  • Mario Gauthier - Inscrit 17 septembre 2010 18 h 14

    ...Mots de la modernité....

    N'est-ce pas Boris Vian, qui écrivait, dans sa chanson "je bois":

    "La vie est-elle tellement marrante?
    La vie est-elle tellement vivante?

    Je pose ces deux questions

    La vie vaut-elle d'être vécue?
    L'amour vaut-il qu'on soit cocu?

    Je pose ces deux questions
    Auxquelles personne ne répond..."

    ...Ou bien on a tout les torts sur le dos parce qu'on est né à un moment en même temps que plein d'autres. Ou bien, vient après. On est génération X, ou Y, postmoderne ou hypermoderne et là, on souffre jusqu'à la moelle substantifique des faits et gestes commis par les générations antérieures.

    Belle analyse dualiste, vraiment. Mais hélas...tout n'est pas aussi simple. Louis Ferdinand Célne écrivit, un jour, (en prison): "J'ai hâte de me retrouver en des lieux où je ne sois plus infâme".

    Je crois que c'est plutôt ça, la perte d'innocence: prendre un jour conscience que, quelque soit notre vie, notre parcours, nos idées, nos gestes, notre bonne ou mauvaise volonté, on devient toujours l'infâme de quelqu'un.

    Réussir son "hypermodernité"!...La belle affaire. Réussir sa vie sans et dans tout ce fatras l'est bien plus!

    Le mal de vivre, c'est pas un truc post-moderne, hyper ou je ne sais trop quoi. Relisez vos classiques, que diable! Ça fait longtemps qu'on le sait: c'est le prix de la conscience.

    Reste à trouver tout le reste ensuite, à commencer par comment y survivre.

    Quant à la remarque disant «Vous êtes d'une culture qui fait du vide avec du vieux!»

    La réponse, ou le constat qui s'impose - et elle vaut pour tout ceux que l'auteur inclue (ou pas) dans son "vous" - est : Ben Oui! Et ça fais très longtemps en plus. Depuis presque toujours, en fait. Mais avant, on en parlait jamais!

    (...)

    Se pourrait-il qu' "À la fin [on soit] las de vivre en ce monde ancien" (Apollinaire)?

  • Éric Lavoie - Inscrit 18 septembre 2010 04 h 55

    Cynisme et terrorisme

    Nourriture médiatique des 12 derniers mois - s'échouer l'hypermodernité
    Le cynisme devient le terroriste de la démocratie.
    Stratégie politique: soyez véreux - assez pour qu'un maximum annulent leur vote.