Pasteur en délire - Les médias ont-ils joué avec l'autodafé du Coran ?

Le pasteur Terry Jones aura réussi à retenir l’attention des médias avec sa menace de brûler le Coran.<br />
Photo: Agence Reuters Daron Dean Le pasteur Terry Jones aura réussi à retenir l’attention des médias avec sa menace de brûler le Coran.

En faisant le jeu d'un pasteur en mal de brûler le Coran un 11 septembre 2010, les médias ont-ils failli provoquer un grave incident? Avant même que Terry Jones n'ait pu mettre son projet à exécution, plusieurs ont posé la question. Le président Barack Obama, ayant pressenti le danger, hésitait à donner trop d'importance au personnage. Mais comment un pareil type, hier inconnu, a-t-il pu retenir ainsi l'opinion mondiale?

En juillet, à l'annonce de sa «Journée internationale pour brûler le Coran», le chef spirituel du Dove World Outreach Center n'avait guère capté l'attention des médias. Certes, un site «athée» avait noté la parution d'une page sur Facebook. Et aux États-Unis comme à l'extérieur, une vidéo placée sur YouTube le 17 juillet avait provoqué des réactions. Parmi les premiers à s'y intéresser, on relève le blogue d'un Michael Tomasky au Guardian de Grande-Bretagne.

Deux jours après, une association américaine d'Églises évangélistes diffusait, il est vrai, une déclaration pressant le groupe de Jones d'abandonner son idée de brûler des exemplaires du Coran. Mais, le 31 juillet, une entrevue du pasteur intégriste à CNN lui donnait une tribune internationale. Une agence de presse ayant relevé cette nouvelle affaire de Coran, plusieurs médias la mentionnèrent, dont le Times of India!

Au début d'août, le Sun de Gainesville — 115 000 habitants, et site de l'Université de Floride — interviewe le maire, Craig Lowe, qui réprouve le comportement du pasteur. Et les citoyens qui s'expriment semblent, pour la plupart, du même avis. Or, d'après une des analyses de cette étrange initiative, même si le débat se poursuit alors sur les réseaux sociaux ainsi qu'à la télévision et à la radio, l'histoire n'a pas encore pris une importance internationale.

Les uns attribuent l'escalade à la distribution de corans gratuits par le Conseil des relations américano-islamique. D'autres trouvent plutôt que David Petraeus, chef des forces de l'OTAN en Afghanistan, a mis le feu aux poudres en intimant à Jones de cesser de mettre en danger la vie de soldats et de civils à l'étranger. Des journalistes l'ayant interrogée, la secrétaire d'État, Hillary Clinton, a condamné, bien sûr, l'autodafé. Il ne restait plus au secrétaire à la Défense, Robert Gates, puis au président lui-même qu'à interpeller Jones pour que l'homme devienne un acteur mondial.

Qui est responsable alors de ce délire collectif, la presse ou la Maison-Blanche?

La presse a raté une bonne occasion d'examiner la source de cette «nouvelle». Quelle compétence théologique, en effet, permettait à Jones — qui n'a jamais étudié l'islam — de condamner le Coran ou de dicter aux musulmans où bâtir une mosquée? Quelle expérience à titre de «pasteur» l'autorisait à presser les adeptes de la vraie foi de «se tenir debout»? Aucune. Il aura fallu que son bûcher soit à la veille de flamber pour que des médias s'intéressent au passé du personnage.

Qui est-il ?


Cet ancien gérant d'hôtel a pris la direction, il y a 15 ans, d'une petite secte fondée par un homme d'affaires en 1986. Avec son épouse, il en habitait une grande propriété, mais surtout y gérait une entreprise de meubles, vendus sur eBay. Ses ouailles ne dépassaient pas la cinquantaine. Et dans une «académie» attenante, des pensionnaires s'occupaient aussi à travailler pour l'entreprise du pasteur.

D'après des rapports de presse en Allemagne, Jones y a été associé à une «communauté chrétienne» à Cologne, avant d'en être écarté. Son style de leadership était contesté, ainsi que son diplôme de théologie, obtenu d'une école biblique non reconnue. En Floride, sa petite Église s'était donné un mandat universel, comme son site le proclame, mais elle n'avait guère de succès.

Jones a certes publié un livre dont la page titre affirme que «l'islam vient du Diable». Mais ses affaires vivotaient. Les autorités locales de Gainesville mettaient en question son statut fiscal. Le moment pour le prophète de frapper un grand coup n'était-il pas venu? Avec tous ces musulmans osant implanter une mosquée à deux pas de Ground Zero, Dieu lui en aura, dit-on, donné l'inspiration.

L'Amérique s'éveillant au péril, le pasteur de Gainesville allait enfin fournir de quoi la galvaniser. Pourtant, rappellent des chroniqueurs, il n'aura pas été le premier à lancer l'idée d'un autodafé du Coran. Plus tôt, en 2008, un pasteur de la Westbobo Baptist Church de Topeka, au Kansas, en avait brûlé un exemplaire en pleine rue, et immortalisé la scène sur un film. Même illustré, l'événement, pourtant, ne fit pas le tour du monde. Les médias n'en avaient pas fait une nouvelle.

(Radio-Canada fit mention de cette Église de Topeka, — non reconnue par la confession baptiste — quand certains de ses membres, déjouant les gardes-frontières, vinrent au Manitoba, à l'occasion des funérailles d'une victime d'acte criminel. Ce crime était la punition de Dieu pour la tolérance de l'avortement, de l'homosexualité et autres plaies sévissant au Canada.)

Cette fois, les médias n'auraient probablement pas parlé de Jones si son projet, circulant sur les réseaux sociaux et sur les stations qui y prennent leur pâture, n'avait ameuté un plus grand public. Quand le public s'émeut, les médias s'agitent, et les politiciens également. C'est ainsi qu'un pasteur sans envergure, mais friand de notoriété, a réussi à kidnapper jusqu'au président des États-Unis.

Bref, ce «media event» spectaculaire mais débile n'aurait obtenu qu'une mention à la chronique des incidents loufoques, si les médias s'étaient le moindrement enquis du triste curriculum de Terry Jones. Par contre, en donnant une grande visibilité à une violence symbolique, ils risquaient de provoquer ailleurs des réactions extrêmes qui, elles, auraient été fort réelles.

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redaction@ledevoir.com

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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6 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 13 septembre 2010 06 h 56

    À tout prendre, je préfère la connaissance aux cachettes

    Les libertés d'expression et de presse n'ont pas que des bénéfices. En effet, ils ont aussi des coûts. Toutefois je préfère plus de liberté que moins, déjà que la première victime de la guerre, je pourais dire, de toutes les guerres, me semble la vérité. Une question me hante l'esprit: s'il fallait que Dieu demande une autre fois à son Fils de naître, que celui-ci tienne les mêmes propos évangéliques et reprenne le même chemin de la croix, quel serait le rôle des médias, que leur reprocherait-on et pourquoi? Qui prendrait sa défense ? On me dira que ce rapprochement est difficile à faire et je l'admets volontiers, mais en son temps, l'histoire de Jésus de Nazareth a certainement été un sujet comme un autre et aujourd'hui ce sujet me passionne encore beaucoup.

  • Le Voyageur - Inscrite 13 septembre 2010 08 h 22

    Excellent article, M.Leclerc

    C'est la première fois que j'entends parler qu'en 2008, un autre pasteur a brûlé un Coran en pleine rue. Et pourtant, l'affaire n'a jamais fait la une des médias. Et rien qu'à entendre qu'ils sont en train de prêcher au Canada me fait peur.

    Le pasteur Terry Jones a malheureusement choisi le moment parfait pour provoquer le monde entier. Au milieu du scandale du centre communautaire musulman à Ground Zero, le 11 septembre 2010, le jour suivant la fin du ramadan, il n'est pas étonnant que les médias ont accordé beaucoup d'importance à ce fanatique dangereux qui est aussi pire que les imams radicaux qui hurlent la destruction des valeurs occidentales que le pasteur, lui-même, ne respecte même pas.

    Mais même l'affaire du centre communautaire musulman près de Ground Zero me laisse perplexe. Je ne sais si l'imam Rauf l'a fait par exprès ou pas, mais si je pouvais lui parler un jour, je lui dirais qu'aux États-Unis, il vaut mieux ne pas créer les conditions pour une nouvelle vague de racisme anti-musulman. Des fous illuminés en profiteraient et empireraient les choses. Le rapprochement entre les différentes religions reculerait fatalement vers le passé des croisades et des djihads. Ce que la majorité modérée ne veut absolument pas.

    Enfin, il y en a qui me diraient que brûler le Coran serait comme dessiner les caricatures de Mahomet (que je soutiens), ce qui n'est absolument pas la même chose! Dessiner, c'est libérer l'art et faire progresser les mentalités, tandis que brûler un livre, c'est annhiler la culture d'une civilisation et retourner à l'époque où les nazis brûlaient des bibliothèques entières de culture juive.

    Et puis, ce n'est pas parce que plusieurs intégristes musulmans influents brûlent le drapeau américain qu'on devrait se comporter comme eux, comme des barbares. Le Coran a donné ces gens dangereux comme elle a donné des savants et philosophes extraordinaires et des individus bons et honnêtes. Oeil pour oeil, dent

  • francacadie - Inscrit 13 septembre 2010 11 h 35

    Jeu

    Le gagnant dans l'histoire, c'est Rauf. Bravo l'artiste, bien joué!
    L'Islam des Frères Musulmans avance d'une case.
    Le milliard et demi de Vrais Croyants traumatisés par la promesse du sacrilège sait désormais que toute provocation par les mécréants sera immédiatement punie, ostracisée, diabolisée.
    L'accent aurait pu être mis sur les dérives d'une religion plutôt ferme quant au dogme. Cela n'a pas été, dommage.
    Nous avons perdu une occasion de faire "donnant-donnant".
    Il y en aura peut-être d'autres... si toutefois l'ONU ne vote pas l'interdiction planétaire du blasphème. Les voies d'Allah sont impénétrables, sauf par les initiés en liaison directe avec lui.
    Au jeu de l'oie, les cases sont nombreuses. On peut même en ajouter, au gré de ses humeurs. Nous n'avons pas fini de nous amuser.

  • fruitloops - Inscrit 13 septembre 2010 12 h 59

    la démocratie c'est quelque chose de bruyant !

    Il me semble que l'islam a la principale responsabilité de la montée de cet extrémisme. Et c'est la tiédeur des dits modérés qui génèrent à mon avis ces montées de lait chez nos cousins red necks (ou ceux d'ailleurs également).

    Depuis les attentats du 11 septembre, ces modérés qui, semblent-ils, composent la quasi totalité de ce regroupement religieux sont aussi quasi TOTALEMENT muets et se contentent d'afficher une surprise infinie. Je crois qu'ils leur reviennent de s'occuper de LEURS extrémistes, sinon... ce sont les autres extrémistes d'autres corporations religieuses qui vont le faire, en allumer d'autres, etc... Et, côté paix sociale, attendre d'en arriver à cela, n'est certainement pas la meilleure solution. Que ces modérés trop discrets prônent la séparation du religieux et du politique, parce que ça presse.

    Et il faut se rappeler que, par définition, la démocratie c'est quelque chose de bruyant et pas toujours intelligent, mais c'est ce qu'on a trouvé de mieux pour une relative paix sociale, à moyen et long terme. Bien sûr que des illuminés corporatifs, de toute allégeances, islamiste, catho ou autre, vont en profiter pour s'exprimer et faire mousser les affaires, provoquer des contre-illuminations et autres flammèches médiatiques. Mais c'est le prix à payer, et ce prix est moins couteux à terme que d'exercer quelque censure (ou autocensure), que ce soit.

  • Le Voyageur - Inscrite 13 septembre 2010 13 h 21

    À francacadie

    Un philosophe nommé René Descartes a dit un jour :

    « Ne laissez pas vos émotions guider votre jugement ».

    Je suis consciente du danger que représentent certains imams sournois, je sais que leur influence est inquiétante et menace la paix sociale et mondiale, je sais qu'ils s'infiltrent dans plusieurs réseaux. Mais en installant la confrontation au lieu de la persuasion, en saupoudrant votre raisonnement de peur et de panique, vous jouez exactement le jeu de la façon que veulent ces mêmes islamistes. Provoquer la haine n'avance en rien la cause car cela donnera de plus en plus d'excuses à ces mêmes individus pour propager leur haine réciproque, provoquer plus, voire commettre des crimes.

    Car c'est cela qui nourrit tous les intégrismes : de la peur, de la haine et surtout de la frustation et du désespoir... Sur ce, je respecte votre opinion lucide mais attends à ce que vous n'embarquez pas dans le fameux Jeu cyclique.