Géopolitique du virtuel

En plus de s'alimenter, comme un feu de brousse, de l'angoisse née d'une crise économique qui remet en cause la prédominance de l'Occident, elle accompagne la montée du virtuel, de l'irréel et du fantasmatique dans la vie politique contemporaine.

La coïncidence d'un anniversaire du 11-Septembre et de deux affaires regrettables — la controverse sur le centre islamique de Downtown Manhattan, et le délire autour de la menace d'un autodafé antimusulman en Floride — n'en est que les signes les plus récents.

S'évertuer à nier le bien-fondé de ces controverses ne change rien, dans un monde où la «réalité» est modelée par des médias de plus en plus virtuels, autogérés, complaisants ou imaginatifs jusqu'au délire, dans un monde où l'objectivité devient facultative, voire inaccessible.

Cette perte de la mesure et du contact avec la réalité est peut-être liée à la décadence de la politique-spectacle. Nulle part est-ce plus patent qu'aux États-Unis, où presque le quart des citoyens adultes croient, par exemple, que Barack Obama est un musulman de nationalité étrangère.

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Comment et pourquoi une secte extrémiste et minuscule de Floride (entre 30 et 50 fidèles), dirigée par un fanatique mégalomane — qui décide un beau matin d'annoncer un geste symboliquement violent tenant à la fois de la provocation politique et de la campagne publicitaire —, est-elle devenue, l'espace d'un moment, le centre d'un feuilleton mondial?

Un feuilleton ridicule qui est allé jusqu'à interpeller des chefs d'État et de gouvernements — y inclus Barack Obama — qui se sont sentis obligés de répondre... On s'est même demandé un moment si le président des États-Unis allait faire à ce guignol de province, Terry Jones, l'honneur de lui téléphoner.

Réalité virtuelle, menaces virtuelles, panique politique... et vraies victimes. Rendus furieux par la «menace» Jones, des milliers de manifestants ont manifesté devant une base de l'OTAN en Afghanistan. Au moins un mort — ce qui fait que cette histoire virtuelle des corans qu'un lointain extrémiste disait vouloir brûler... a déjà tué du monde réel, de chair et de sang.

Le fou de Floride prétendait en outre imposer une négociation pour annuler une supposée outrance — la construction d'un centre culturel musulman à Downtown Manhattan — en retirant la sienne. Ce qui nous forçait, en passant, à postuler une équivalence entre les deux actes: encore un détournement de sens et de réalité... dans une affaire qui n'en manque pas!

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Quel a été le rôle des médias dans cette cascade absurde? Certaines publications ont commencé à faire leur examen de conscience. Auraient-elles trop ou mal couvert cette controverse? Pire: l'auraient-elles inventée?

Le Monde et le New York Times se sont penchés sur la question. L'agitation médiatique est en elle-même devenue un ingrédient important de cette vilaine mixture, a reconnu Howard Kurtz, chroniqueur médias bien connu du Washington Post. Il écrivait vendredi: «L'histoire de ce pasteur fou me semble couverte à l'excès, avec des conséquences potentiellement dangereuses.» Soulignons tout de même la décision de plusieurs grands médias de refuser — dans l'hypothèse où Terry Jones aurait mis sa menace à exécution — d'en retransmettre les images.

On imagine comment les lueurs folles d'un autodafé de corans aux États-Unis, répercutées à l'infini dans les médias électroniques et la blogosphère... auraient pu être utilisées par les islamistes radicaux.

Selon Barack Obama, un tel acte et de telles images seraient une aubaine, un outil de recrutement extraordinaire pour djihadistes de tout poil. (Ce qui signifie qu'au-delà de la condamnation morale d'un tel acte, il y avait aussi des considérations tactiques et stratégiques: on craint un enchaînement violent, un effet boule de neige... avec les médias comme relais essentiels!)

Le mot de la fin à l'éditorialiste du quotidien de Floride Orlando Sentinel: «Si un pauvre type brûle quelques corans dans les bois et que les médias ne sont pas là pour le filmer, est-ce que c'est une information? Bien sûr que non. Sans nous, cet autodafé ne serait rien de plus qu'une vidéo floue sur YouTube!»

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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francobrousso@hotmail.com

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