Fins de règne...

Après avoir été le premier ministre travailliste le plus populaire de l'histoire de la Grande-Bretagne, Tony Blair a vu sa cote glisser précipitamment au cours de la deuxième moitié de sa décennie au pouvoir. Lorsqu'il s'est résolu à tirer sa révérence, en 2007, il était conspué par une bonne partie de ceux qui l'avaient élu dix années auparavant.

Sa décision de se coller sur la présidence américaine après le 11-Septembre et son appui tous azimuts à la guerre en Irak ont puissamment alimenté la désaffection de Britanniques à son égard. Dans son ouvrage, Blair laisse entendre qu'un premier ministre plus neuf dans ses fonctions aurait survécu plus facilement à cet épisode et aux autres tracas qui ont contribué à sa descente aux enfers.

Dès les premières pages des mémoires qu'il vient de publier, l'ancien premier ministre britannique place en effet une équation à la clé de sa dégringolade dans la faveur populaire. Selon lui, ce n'est pas l'ampleur des controverses ou des scandales qui s'abattent sur un premier ministre qui détermine l'importance de leurs dégâts éventuels, mais plutôt le moment où les difficultés surviennent au cours du cycle de gouvernance.

Il écrit: «L'adversité, l'intensité des critiques, l'ampleur des attaques augmentent, non pas en proportion des décisions, mais plutôt en fonction de l'érosion, au fil du temps, de la fraîcheur du leadership, de son attrait, de sa nouveauté et, par conséquence, de son pouvoir de persuasion.»

***

Point n'est besoin de regarder plus loin que la pente de crédibilité de plus en plus savonneuse au pied de laquelle se retrouve le premier ministre Jean Charest pour constater qu'il y a beaucoup de vrai dans la thèse qu'avance Tony Blair.

À l'instar de la saga de Blair, l'histoire politique récente du Canada démontre que presque tous les gouvernements vieillissent mal et que, ces années-ci, les ravages du temps opèrent en gros sur moins d'une décennie.

Chose certaine, rares sont les premiers ministres récents — y compris certains dont l'oeuvre a été par la suite montée aux nues — dont le départ n'a pas été accueilli par un soupir collectif de soulagement.

Aujourd'hui, Pierre Trudeau n'est vénéré nulle part ailleurs autant qu'en Ontario, mais, quelques mois avant sa démission en 1984, les libéraux de cette province le vouaient tellement aux gémonies que David Peterson, qui était alors chef de l'opposition à Queen's Park, le décrivait ouvertement comme un boulet.

Après avoir triomphé aux élections du libre-échange de 1988, Brian Mulroney a passé l'essentiel de son second mandat à gérer (sans succès) l'éclatement de sa base électorale, et, après avoir ramené son parti au pouvoir pour une troisième fois, Jean Chrétien a affronté une fronde qui a divisé son parti et son gouvernement.

Les fins de règne des récents premiers ministres québécois ne sont guère plus glorieuses: les dernières années au pouvoir de Robert Bourassa, première et deuxième mouture, et de René Lévesque ont été marquées par une dérive certaine, et Lucien Bouchard a seulement fait l'économie d'une guerre ouverte avec l'aile orthodoxe de son parti en quittant son poste au milieu de son second mandat.

Parmi la douzaine de premiers ministres fédéraux, ontariens ou québécois qui se sont succédé au pouvoir depuis trente ans, un seul a finalement vraiment réussi son départ.

Quand Bill Davis s'est présenté devant les médias pour annoncer sa retraite de la politique à l'automne de 1984, bon nombre de journalistes parlementaires croyaient qu'il allait plutôt déclencher des élections. (Ce départ plus réussi que la moyenne n'a cependant rien changé à la suite des choses. Dans la foulée du premier ministre Davis comme dans celle de ses contemporains québécois ou fédéraux, son parti a été chassé du pouvoir aux élections suivantes.)

***

À l'heure où les gouvernements libéraux vieillissants des principales provinces canadiennes — y compris le Québec — s'enlisent dans les intentions de vote, les mémoires de Tony Blair rappellent que même les régimes qui sont nés dans l'allégresse finissent par perdre le contact avec ceux qui les ont élus.

L'ouvrage laisse également entendre que le système parlementaire amplifie les effets pervers de l'usure du pouvoir. Dans son livre, Blair évoque avec une pointe d'envie la popularité dont jouissait encore Bill Clinton au moment de son départ de la présidence. Malgré les difficultés de son dernier mandat, et en particulier l'affaire Lewinsky, sa cote d'approbation se situait à 60 % au moment où il a quitté la Maison-Blanche.

Il se pourrait qu'élus et électeurs soient mieux servis par un système qui impose des limites aux mandats des chefs de gouvernement. Au Canada, de telles limites permettraient au moins à un plus grand nombre d'entre eux de mourir dans la dignité.

***

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.
9 commentaires
  • pagerry3 - Inscrit 7 septembre 2010 02 h 52

    Votre contribution de ce jour est orchestrale.

    Votre réalisme me gagne. Vous ciblez l'essentiel de la dépravation politique provincialiste et abusivement majoritariste des libéraux de John, James Charest. Ça fait grand bien de lire des opinions étoffées comme le sont habituellement les vôtres, alors qu'à mon avis, vous n'avez jamais sombré dans l'aplaventrisme journalistique ni dans le sensationnalisme médiatique. Les scribes de votre calibre, on peut quasiment les compter sur les doigts des deux mains. Pour ma part, je tiens les citoyens québécois qui ont ignoré les urnes de 2008 entièrement responsables de la déchéance politique à laquelle nous sommes actuellement confrontés. Ils ont ignoré les urnes du Québec, le 8 décembre 2008, par dépit, par morosité, ce dont la masse des électeurs souffre. Par contre, les «absents» qui ont toujours tort et qui s’obstinent à ne jamais l’admettre, ont adopté le profil du décrocheur qui tient le système et tout le monde, sauf lui-même, responsables de ses échouements personnels et de son triste sort. Ne pas aller voter, sous quelque prétexte ou prétention que ce soit, n’est rien d’autre que de la paresse crasse, ce gros farcin des irresponsables. Ce sont eux, en bout de ligne, qui ont élu John, James Charest, ce transfuge et raté fédéraliste, chassé d’Ottawa et maintenant conspué, ce qu’il semble déguster jouissivement, jour après jour, faut-il ajouter. Cette déviance semble être le lot des affamés de pouvoirs, à n’importe quel prix, surtout quand ce sont les citoyens qui écopent des factures. Les «absents» du 8 décembre 2008 ont creusé la fosse à purin dans laquelle pataugent les libéraux et autour de laquelle se dandinent les péquistes indisciplinés qui, tels des chacals, se chercher des os à gruger, au lieu de peaufiner leurs compétences et leurs habiletés à gouverner une province magistralement endettée et si mal foutue, avant de rêver à occuper la capitainerie d'une «NATION SIÉGEANT A l’ONU

  • Socrate - Inscrit 7 septembre 2010 07 h 14

    fièvres

    La fièvre sociale contre Sarko marque sans doute la fin d'un autre règne là aussi. Mais les 13,000 milliard$ de la dette nationale cumulative des États-Unis seraient-ils le prélude à d'autres turbulences plus sérieuses de par le vaste monde, à part la fièvre de l'or présentement en cours?

  • François Ricard l'inconnu - Inscrit 7 septembre 2010 07 h 14

    Une réforme de notre gouvernance

    Dans notre système parlementaire (aussi bien canadien que québécois) le premier ministre est élu "dictateur" pour la durée de son mandat car tous les député sont liés à la ligne de parti. Les députés ne sont là que pour voter les lois que le conseil des ministres, qui est sous la gouverne totale du premier ministre, a décidé de promulguer.
    De plus ce conseil des ministres portent deux chapeaux : un chapeau législatif et un chapeau exécutif. Alors que dans un régime présidentiel, ces tâches incombent à des personnes différentes. C'est pourquoi il est très dangereux de comparer le système canadien au système américain. C'est comme comparer des pommes et des oranges. A la base, ce sont des fruits. Mais ils accusent toutes deux d'importantes différences quand on les compare.
    Notre régime de gouvernance, qui n'a pas été amélioré depuis des siècles, accuse de graves lacunes et gagnerait à être bonifié.

  • Claude Kamps - Inscrit 7 septembre 2010 08 h 31

    Le temps use le pouvoir

    Il me semble difficile que quelqu'un qui est ré-élu aille le pouvoir de prendre sa retraite après 8 ans de pouvoir si le système ne l'exige pas !

    Il y a la soif du pouvoir et des enveloppes qui commence à venir toutes seules dans son organisation et les sans nom de son parti qui en on un parce qu'il en font partie...

    En fait le pouvoir empêche de sentir quand tirer sa révérence, même si soi disant on a personne qui peut vous remplacer....

    Vous oubliez dans votre liste les maires de Montréal....anciens et présents, un désastre pour l'ancienne métropole du Canada...

  • Jacques Morissette - Inscrit 7 septembre 2010 10 h 20

    La démocratie n'est pas toujours bien servie lors des mandats des politiciens.

    Vous avez une façon bien à vous d'écrire qui me plaît beaucoup. Comme nous serions bien servi si les politiciens étaient aussi limpide que vous.

    Par ailleurs, j'approuve totalement ce que vous dites en guise de conclusion à votre texte:

    «Il se pourrait qu'élus et électeurs soient mieux servis par un système qui impose des limites aux mandats des chefs de gouvernement. Au Canada, de telles limites permettraient au moins à un plus grand nombre d'entre eux de mourir dans la dignité.»