Le petit soldat

En politique, l'expression «pas pour l'instant» veut généralement dire oui. Il faut donc s'attendre à ce que l'ancien ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes dans le gouvernement Charest, Benoît Pelletier, fasse prochainement le saut sur la scène fédérale.

En 2008, malgré son goût pour les feux de la rampe, il en avait assez de faire la navette entre Québec et son comté de Chapleau. À Ottawa, il serait à deux pas de chez lui. Les trois partis fédéralistes représentés à la Chambre des communes l'ont approché, dit-il, mais il ne reviendra certainement pas à la politique pour siéger dans l'opposition. Il paraît donc exclu qu'il joigne les rangs du NPD. Il lui faudra choisir entre les libéraux et les conservateurs.

Les prochaines élections ne sont pas pour demain, a-t-il expliqué cette semaine à mon collègue Alec Castonguay. Autrement dit, il a le loisir de laisser monter les enchères. L'homme est indéniablement compétent et n'importe quel gouvernement profiterait de ses services.

Sur la question constitutionnelle, ses idées sont bien connues. Pour le reste, ceux qui l'ont côtoyé à Québec ont beaucoup de mal à le situer. Serait-il plus à l'aise au PC ou au PLC? «Je ne saurais pas sur lequel gager, a confié un de ses anciens collègues du cabinet. C'était un ministre hyperspécialisé. On ne le voyait pas ailleurs.»

En réalité, lui-même se voyait très bien à la Justice, mais son tour n'est jamais venu. Peut-être pourrait-il réaliser cette ambition à Ottawa? Le problème est de miser sur le bon cheval. Le choix n'est pas facile. Selon le dernier sondage Ekos, libéraux et conservateurs sont nez-à-nez et le suspens risque de durer jusqu'au déclenchement des élections.

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À l'époque où il était ministre des Transports dans le gouvernement de Paul Martin, Jean Lapierre disait de lui qu'il était «plus péquiste que les péquistes». Stéphane Dion, qu'on ne peut pas soupçonner de complaisance sur ces questions, n'était pas d'accord. «Je sais reconnaître un séparatiste quand j'en vois un. Je pense qu'il a le Canada dans le corps», avait assuré le père de la Loi sur la clarté.

Son critique péquiste à l'Assemblée nationale, Daniel Turp, voyait en un lui un des rares fédéralistes authentiques. Bien avant son entrée en politique, il préconisait un fédéralisme plus décentralisé. Le rapport qu'il avait signé en octobre 2001 allait beaucoup plus loin dans ses revendications que ne l'aurait souhaité Jean Charest, qui connaissait parfaitement l'état d'esprit du Canada anglais.

En sus des changements constitutionnels proposés, qui reprenaient en substance les conditions de l'accord du lac Meech, son rapport jugeait «primordial» une nouvelle distribution de l'assiette fiscale sous la forme d'un transfert de points d'impôt.

Une fois devenu ministre, M. Pelletier a rapidement déchanté et son rapport a pris le chemin des tablettes. Pendant cinq ans, il a dû répéter que le fruit n'était pas mûr. Le pauvre en était réduit à présenter le Conseil de la fédération comme la huitième merveille du monde. À l'entendre, l'obtention d'un siège au sein de la délégation canadienne à l'UNESCO, à la condition expresse de ne pas contredire les positions canadiennes, constituait également une avancée historique.

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Maintenant qu'il s'apprête à reprendre du service, on comprend mieux l'étonnante déclaration qu'il a faite dans une entrevue publiée dans L'Actualité en juillet dernier: «Le camp fédéraliste est trop résigné. Il doit se secouer. Qu'on se remette à la planche à dessin. Ça prend un projet d'avenir. Si les fédéralistes n'en ont pas, les souverainistes ne vont quand même pas leur en dessiner un!»

Manifestement, M. Pelletier veut nous refaire le coup de 2001. Il devra cependant expliquer où et quand il a perçu chez Stephen Harper ou chez Michael Ignatieff une quelconque volonté de rouvrir le dossier constitutionnel.

Le «projet d'avenir» que M. Harper a conçu pour le Québec semble être de ressusciter les Nordiques. C'est nettement plus sexy que la limitation du pouvoir de dépenser, et la promesse d'une contribution financière à la construction d'un nouveau Colisée consoliderait à coup sûr la position des conservateurs dans la région de Québec, mais ce n'est vraisemblablement pas ce que M. Pelletier a en tête.

Quant à M. Ignatieff, la dernière fois qu'il a réellement abordé le dossier constitutionnel, dans une entrevue accordée au Devoir en juin 2009, c'était pour dire que le Québec dispose déjà de tout ce dont il a besoin pour s'épanouir.

Bien sûr, M. Pelletier ne serait pas le premier représentant de l'aile dite nationaliste du PLQ à faire le saut au fédéral en sachant parfaitement qu'aucun espoir de renouvellement du fédéralisme n'est permis.

Après avoir dénoncé à qui mieux mieux l'intransigeance de Jean Chrétien, qui avait fait obstacle à toutes les tentatives de réparer les dégâts causés par Pierre Elliott Trudeau, les Lucienne Robillard, Georges Farah, Serge Marcil et autres Liza Frulla ont tous accepté le siège qu'il leur offrait pour devenir de braves petits soldats de l'unité canadienne. Soldat Pelletier, garde à vous!

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mdavid@ledevoir.com

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