Le fâcheux

Depuis 2003, tout le monde a pu constater que le premier ministre Charest a une conception de la vérité qui ne correspond pas nécessairement à la définition du dictionnaire.

À partir du moment où même l'octroi de places en garderie a pu faire l'objet de favoritisme, personne n'a dû être très surpris d'entendre que des collecteurs de fonds du PLQ seraient intervenus pour faire nommer des juges.

Si la mémoire de Marc Bellemare s'est révélée passablement sélective depuis le début des audiences de la commission Bastarache, le contre-interrogatoire qu'il a subi depuis le début de la semaine n'a pas fait apparaître de contradiction fondamentale sur le fond.

Hier, le procureur du PLQ, André Dugas, s'est étonné du fait que, après s'être plaint des pressions incessantes dont il était l'objet de la part de Franco Fava et Charles Rondeau, M. Bellemare a continué à entretenir des relations amicales avec eux. Repas au restaurant, partie de golf...

Lors de sa démission, l'ancien ministre avait déclaré ne pas être fait pour la politique, mais il n'y avait pas renoncé, comme la suite des événements l'a bien démontré, et ces gens pouvaient lui être très utiles.

De toute évidence, il tenait également à conserver des rapports cordiaux avec M. Charest. La lettre qu'il a fait publier dans Le Soleil le 11 décembre 2004, en pleine campagne électorale pour la mairie de Québec, était d'une rare flagornerie. «À l'heure actuelle, [M. Charest] est sans conteste le leader politique le plus respecté au Canada», écrivait-il.

Tout bon politicien sait passer l'éponge quand ses intérêts le commandent. S'il était devenu maire, ces remords tardifs auraient peut-être moins tenaillé M. Bellemare, mais cela ne signifie pas que ses allégations sont sans fondement.

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Il y a pourtant un hic dans cette histoire. Le trafic d'influence est une chose grave. Il semble étonnant que M. Charest ait pu dire aussi ouvertement à M. Bellemare qu'on pouvait acheter un poste de juge.

Bien avant d'être nommé ministre, il avait déjà la réputation d'être un loose cannon, comme l'était un autre candidat vedette du PLQ en 2003, Yves Séguin. Pour augmenter le prestige de son équipe, M. Charest était prêt à accepter certains inconvénients, mais sa mésaventure en 1990, quand un malheureux appel téléphonique à un juge l'avait forcé à démissionner du cabinet Mulroney, l'a rendu extrêmement prudent.

Si un conseiller du premier ministre avait été chargé de surveiller M. Bellemare lors du mégaprocès des Hell's Angels à l'été 2003, c'est précisément parce qu'on se méfiait de ce justicier.

Mardi, M. Bellemare a déploré le peu d'intérêt que son patron manifestait pour la justice, politiquement moins sexy que la F1. N'importe quel autre de ses collègues aurait pu dire la même chose. À moins qu'il n'y ait risque de crise, un premier ministre s'occupe le moins possible des dossiers sectoriels.

Il s'est également plaint de ses difficultés à rencontrer M. Charest, sinon entre deux portes après la réunion hebdomadaire du conseil des ministres. Là encore, il n'y a rien d'inhabituel. S'il croit vraiment que Robert Bourassa était d'un accès plus facile, il se trompe lourdement.

Certes, M. Bourassa était un homme aimable qui avait toujours un bon mot pour les uns et les autres. Sauf dans le cas de quelques fidèles, comme Marc-Yvan Côté, Lise Bacon et Gérard D. Lévesque, il détestait les tête-à-tête. S'il ne pouvait pas se débarrasser d'un fâcheux en le refilant à un adjoint, il lui passait un coup de fil auquel il pouvait mettre fin après quelques minutes.

Manifestement, M. Charest n'avait pas plus envie d'entendre les doléances de son ministre de la Justice, mais il avait sous-estimé le personnage. Les fâcheux ne sont généralement qu'importuns, mais celui-ci était également dangereux.

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Au départ, la stratégie de M. Bellemare avait été de discréditer la commission Bastarache, qualifiée de «cirque» et de «piège à cons». En juin dernier, il avait expliqué que, en réclamant un statut de «participant», il aurait dû s'engager sous serment à respecter ses «règles de pratique», ce qui aurait permis aux procureurs de la commission de le rencontrer à huis clos pour tenter de lui «tirer les vers du nez».

En évitant de témoigner à huis clos, il a sans doute eu la partie plus facile. Il pourra maintenant profiter des avantages que confère le statut de «participant», notamment le droit de contre-interroger les témoins, y compris le premier ministre, sans en subir les inconvénients.

À entendre la sortie intempestive du procureur du PLQ, André Dugas, hier après-midi, c'était à se demander si les détracteurs de M. Bellemare n'ont pas à leur tour l'impression d'être les dindons de la farce.

Les propos de M. Dugas allaient clairement à l'encontre des directives du juge Bastarache, qui avait demandé aux divers intervenants de s'abstenir de tout commentaire à l'extérieur de la commission, précisément pour éviter de la transformer en cirque. En fin de compte, qui veut la discréditer?

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