La mort lente de Jean Charest

Quand les travaux de la commission Gomery se sont ouverts, une bonne partie des allégations de corruption, de fausses factures et de ristournes pour le Parti libéral du Canada était connue du grand public. Le Globe and Mail en faisait état depuis des mois et le Bloc québécois martelait le clou des commandites lors de chaque période des questions à Ottawa. Une odeur de pourriture et de déliquescence flottait autour du Parti libéral.

Les audiences servirent à détailler et préciser ce qu'on connaissait en gros ou imaginait. Les précisions révélées lors des témoignages venaient confirmer une certitude qu'on entretenait plus ou moins consciemment. Bien qu'il fût établi que le système était mené et alimenté par quelques hommes, tous Québécois, c'est l'ensemble du Parti libéral qui fut associé à la culpabilité locale. Bien que Paul Martin ne fut jamais mis en cause, ni de près ni de loin, il en paya le prix tout comme son parti lors des élections suivantes. L'image de corruption fut plus influente que le bilan d'un gouvernement qui, somme toute, était plutôt positif et rassurant si on le comparaissait à l'incertitude et l'inexpérience incarnées par les troupes de Stephen Harper. Le Canada devait se purifier. Cela nous donna le triste gouvernement que nous avons depuis.

Il en va de même avec les travaux de la commission Bastarache. Nous n'avons rien appris de neuf lors des deux journées occupées par le témoignage de Marc Bellemare, sinon quelques petits détails ou des précisions. L'ensemble des accusations de l'ancien ministre de la Justice était de notoriété publique et venait confirmer dans les esprits une conviction solidement ancrée: ce gouvernement, de la tête aux pieds, grenouille dans le trafic d'influence, le copinage malsain. Le procès était en quelque sorte déjà entendu, mais la solennité et le sérieux d'une audience à caractère juridique confèrent aux accusations un poids et une portée bien plus lourds que des articles de journaux ou les questions de l'opposition officielle. Si les entrevues dans les médias et les gesticulations de l'opposition font partie de la joute politique, les travaux d'une commission d'enquête tiennent du rituel et elles magnifient les accusations, qui deviennent solennelles.

Les Québécois ne tenaient pas en odeur de sainteté Jean Charest avant le début du témoignage de Marc Bellemare, mais sans même qu'il ait été entendu, le verdict de sa mort lente était annoncé dans les sondages: les deux tiers des Québécois réclament sa démission. Seulement 13 % lui accordent crédit quand il nie tout, alors que 70 % croient en la parole de Marc Bellemare. Le verdict est sans appel.

Ce jugement accablant repose finalement sur la seule crédibilité des deux personnes concernées. La crédibilité et l'image.

***

Dans ce jeu mystérieux des perceptions et des impressions, les convictions se forgent de manière complexe, mais toujours elles se greffent à un ensemble de faits épars. De Jean Charest, on sait beaucoup; de Marc Bellemare, bien peu.

On sait que le premier ministre est un politicien professionnel qui ne s'est jamais préoccupé outre mesure de principes et d'engagement profond, sinon celui de durer le plus longtemps possible. On sait, même quand il a les deux mains sur le volant, qu'il est incapable de conduire en ligne droite et que, navigateur astucieux, il est plus porté sur la lecture des vents et des courants que sur le souci de développer des politiques animées par une vision globale.

On pourrait dire que c'est un caboteur de la politique, changeant de destination et d'objectif pour le bien de sa carrière. On sait que la vérité est le dernier de ses soucis, qu'il peut changer de parti sans état d'âme; c'est un homme qui n'a de fidélité en politique que pour lui-même.

De Marc Bellemare, on sait bien peu. Mais ce qui transparaît en premier, c'est qu'il n'est pas un politicien professionnel et qu'il s'est embarqué dans cette galère pour faire avancer quelques causes qui lui tenaient à coeur, dont, en particulier, ce qu'il considère comme l'iniquité du régime d'indemnisation sans égard à la faute (no fault). Il semble être un homme modeste, réservé, simple, qui n'est pas mû par l'ambition personnelle. Il s'exprime sur un ton posé et toujours de manière modérée.

Comment un tel homme pourrait-il être secrètement un individu méchant prêt à mentir pour assouvir une vengeance personnelle? Alors qu'on est prêt à croire le pire de Jean Charest, il est impossible d'imaginer Marc Bellemare en personne malhonnête. Certes, on peut lui reprocher une grande naïveté, mais dans cet univers de cyniques où il évoluait, cela peut pour plusieurs paraître une qualité plutôt qu'un défaut.

On peut s'interroger sur ses multiples tergiversations à propos du lieu où il devrait témoigner, mais on lui donne le bénéfice du doute: il craignait, à juste raison dira-t-on, que les dés ne soient pipés.

Voilà donc que nous devons choisir entre la parole d'un homme en apparence digne et celle d'un homme dont on ne connaît que l'opportunisme politique.

Les dés sont pipés, oui, mais ils le sont contre Jean Charest et par Jean Charest lui-même. Il a creusé sa propre tombe, celle de la crédibilité, de la confiance et du respect. Dépourvu de ce capital d'estime, même celui qui dit la vérité passe pour un menteur aux yeux de l'opinion publique.
80 commentaires
  • Nasboum - Abonné 28 août 2010 07 h 13

    opportuniste

    C'est vrai que Charest est un opportuniste de la politique et que Bellemare semble s'être trompé de vocation mais le problème est autre part. Comme Harper au Fédéral et bien d'autres politiciens, Charest a bien compris que l'important est de durer et quand crise il y a, il faut juste essayer de passer à travers car la population, à terme, oubliera. Qui s'en souviendra de la Commission dans deux ans, quand les choses auront repris du mieux et qu'il aura engager des Parisella pour mieux gérer son PR? Je n'en veux pas aux politiciens d'être ce qu'ils sont. J'en veux plutôt à mes concitoyens d'avoir la mémoire courte.

  • Normand Carrier - Inscrit 28 août 2010 07 h 25

    La crédibilité et la confiance , les deux mots clé ......

    Lorsqu'il n'y a plus personne pour croire Jean Charest , il est manifeste que les expériences passées et tous ses mensonges ont gravé graduellement dans la mémoire des contribuables une marque indélébile ... L'accumulation de mensonges et de fausses promesses a atteint le point de non-retour et c'est a ce moment que le ressort casse et que les électeurs détestent et ne font plus aucune confiance ....
    L'astuce , les mensonges et les magouilles ne durent qu'un temps et conduit comme c'est le cas présentement a une dégénérescence du PLQ et de ses politiques . Monsieur Courtemanche a raison de parler d'une mort lente et cette mort sera inévitable quel qu'en soit le chef car Jean Charest aura marqué ce parti que par un opportunisme sans scrupules ..... Tous les ministres , députés , membres des cabinets et mêmes les membres du PLQ ont une part de responsabilité car ils l'ont laissé faire conciemment si cela servait a se faire élire ........

  • François Laflamme - Abonné 28 août 2010 07 h 48

    Réputation

    Jean Charest a commencé à se faire une (mauvaise) réputation dès l'élection de 2003 où il affirmait qu'il réduirait les impôts avec les 100 millions (je ne suis plus certain du montant) qui dormaient dans les coffres du gouvernement. Comment pouvait-il croire qu'il y aurait un tel montant qui n'aurait pas été dépensé par le gouvernement péquiste pour tenter d'acheter des votes...

    Je n'y ai pas cru et je reste persuadé que Jean Charest n'est pas assez naïf pour y croire non plus.

    Il a commencé à creuser sa tombe dès 2003, il est plus que temps que la population réalise qui il est.

    François Laflamme

  • Paul Rodgers - Inscrit 28 août 2010 07 h 53

    Le mercenaire

    Mandaté par les pouvoirs occultes et l'argent sale des voleurs de référendum. Sa ligne de vie politique, le mercenaire Charest ne la tient pas plus de l'État du Québec que du PLQ qui ne sert que de véhicule de commodité aux pires ennemis du Québec français. La décision de recycler le mercenaire vers d'autres basses oeuvres viendra des mêmes officines étrangères qui l'ont imposé au Québec.

    L'histoire nous enseigne que la doctrine de collaboration énoncée par Durham exige des héritiers de George-Etienne Cartier de concentrer la plus maléfique des intelligences du mal contre le Québec françaises. Aujourd'hui, les Bastarache, Charest, Chrétien et autres collabos portent le même mandat québécophobe.

    Il ne faudra pas se laisser bobiner dans les analyses réductrices des jours prochains. Les semaines à venir porteront sur le petit écran le visage le plus hideux de la collaboration canadienne française au Québec mandaté de l'étranger pour garder le Québec à sa place dans le Dominion. Depuis la conquête, les mercenaires passent et la « Province of Quebec » est toujours là où la veulent les maîtres mandataires néocolonialistes.

  • Marc L - Abonné 28 août 2010 08 h 33

    Une odeur pestilentielle

    Jean Charest et Marc Bellemare nous ont donné tout un spectacle cette semaine. Ce qui m'a particulièrement surpris, c'est le fait que dans plusieurs situations, les libéraux ne mettent pas en doute les rencontres, les dates, mais ergote sur l'interprétation des propos des protagonistes. Voici une citation de l'article qui m'a le plus choqué :
    (Source Le Devoir, l'article du 28 août de Antoine Bobitaille Procès des Hell's 2003 - Charest aurait-il menti ?

    « ...Denis Roy, était intervenu auprès de lui dans cette affaire. Le lendemain, Denis Roy, aujourd'hui président de la Commission des services juridiques, a admis en conférence de presse qu'il l'avait rencontré pour lui indiquer la marche à suivre, tout en niant qu'il s'agissait d'une ingérence...  »

    On tergiverse sur les intentions des personnes en cause dans ces histoires (Franco Fava, Denis Roy, Marc Bellemare et Jean Charest lui-même...), mais ce qui est le plus étonnant, c'est la quantité d'histoires nébuleuses qui entourent ces personnages. À combien de reprises n'avons-nous pas entendu dire par Jean Charest que tel ministre dont parle l'opposition est honnête et intègre... c'est une campagne de « salissage »..., pour entendre quelques jours plus tard que le ministre en question donnait sa démission...

    Il existe un principe de raisonnement appelé « le rasoir d'Ockham ». Ce principe a été intégré dans nos vies de tous les jours et on le retrouve intégré dans l'aphorisme suivant :

    « L'explication la plus simple est toujours la meilleure »

    Quelle est cette explication ? L'organisation libérale trempe dans des histoires de népotisme et de corruption.

    Comment se sortir de de bourbier ? En ajournant les travaux de la commission Bastarache, au mandat trop étroit et en créant la commission d'enquête publique que presque tout le monde réclame, touchant le financement des partis politiques et ses liens avec l'industrie de la construction.