Cerf de Virginie - Le braconnage est-il en recrudescence?

Cerf de Virginie<br />
Photo: Louis-Gilles Francoeur Cerf de Virginie

J'aborde ce premier sujet de chronique avec une grande réticence, car je me suis toujours méfié du danger de généraliser les perceptions individuelles, surtout en matière d'environnement, d'écologie ou de faune. C'est pourquoi cette chronique se veut d'abord et avant tout un appel à tous pour voir si les indices inquiétants récoltés cet été sur une vraisemblable intensification du braconnage du cerf de Virginie dans ma région de villégiature correspondent aux perceptions d'autres personnes, dans d'autres régions.

Habituellement, notre groupe de chasse fait une dizaine d'observations de cerfs durant les deux ou trois premiers jours de la chasse, d'après mes notes antérieures. Et les biches que nous observons, souvent les mêmes deux jours d'affilée, demeuraient dans notre territoire pendant les 15 jours de chasse, étant protégées par la réglementation. Mais l'automne dernier, les six biches que j'ai vues dans ma première journée de chasse n'ont jamais réapparu! Pire, 30 minutes après les avoir vues, j'ai entendu trois coups de feu dans la coulée qu'elles venaient précisément d'emprunter...

Un chasseur de l'endroit, qui connaît bien la confrérie locale, m'a dit l'hiver dernier qu'il avait recensé dans notre seule municipalité au moins 12 cas de femelles abattues illégalement avant, durant et après la chasse légale, sur des terres privées, à la fois par des gentlemen farmer et par des locaux de souche.

La plupart de ceux qui auraient abattu des cerfs hors saison, et principalement des femelles, sont presque tous équipés depuis un an ou deux d'arbalètes, l'arme idéale pour le braconnage silencieux. Plusieurs de ces nouveaux braconniers justifient leur geste «entre eux», m'explique cette source, en se disant que ce sont «nos» chevreuils et qu'il est légitime de les prendre en priorité sur les «touristes de Montréal». Cette déformation culturelle bien typique de certaines régions éloignées, qui transforme les biens collectifs — rivières, lacs, forêts et gibiers — en propriété régionale, justifie évidemment tous les glissements.

Au cours de l'été, des chasseurs du coin ont eux aussi noté une étonnante baisse radicale des cervidés dans leur secteur même si l'hiver dernier a été particulièrement clément. L'explication suivante fournit peut-être la réponse.

Les propriétaires de boutiques de chasse et pêche sont souvent les «confesseurs» régionaux des chasseurs de leur patelin: ils écoutent et savent se taire. Deux m'ont brossé un portrait à faire dresser les cheveux sur l'intensité du braconnage silencieux à l'arbalète qui se pratiquerait en plein été. Plusieurs nouveaux acheteurs ne manifesteraient pas la moindre intention de suivre le cours qui permet de chasser légalement avec cette arme. Un villégiateur, qui se vantait d'avoir des chevreuils à 20 mètres de sa maison parce qu'il les nourrit bien, s'est acheté une arbalète. Trois jours plus tard, il voulait acheter couteaux et scie de débitage. Quand le propriétaire de la boutique lui a dit qu'il pouvait les commander et qu'il les aurait à temps pour la chasse, ce nouveau client de matériel d'arbalète lui a dit qu'il ne pouvait attendre et qu'il irait dans une autre boutique...

Un autre propriétaire de boutique me raconte le cas d'un jeune pris et condamné pour braconnage et qui a perdu par le fait même son droit de chasser. Son père lui aurait refilé sa carabine et le jeune se vantait dans la région cet été d'avoir abattu six cerfs...

En réalité, la chasse à l'arbalète sur les domaines privés, que les agents de la faune ne peuvent évidemment pas surveiller tous, serait déjà commencée. Et fort intensément. Encore là avec des arbalètes, «parce que tout le monde le fait asteure et que je serais le cave du boutte si je n'en profitais pas. Après tout, il y a assez de chevreuils sur ma terre pour que ça ne fasse aucune différence», me disait un de ces braconniers, qui estime ne pas en être un!

Et ce dernier ajoutait qu'il «fait le débitage aussi bien qu'un boucher» grâce aux reportages, photos à l'appui, des magazines spécialisés et des livres consacrés à la question. Il y aurait même des bouchers qui font du débitage à domicile sur demande...

La libéralisation de l'arbalète a été demandée par les associations de chasseurs, et Québec l'a concrétisée malgré les avis quasi unanimes des biologistes de la faune pour masquer son incapacité à enrayer la délivrance de certificats de complaisance distribués par des médecins et autres professionnels à de soi-disant handicapés. Les gestionnaires de la faune ont un énorme problème. Si la popularité de cette arme engendre une récolte parallèle importante, comme plusieurs indices portent à le croire, il faut fondamentalement se demander ce que valent les statistiques officielles de récolte à partir desquelles on planifie la gestion des cheptels.

Cette fiabilité pourrait être aussi compromise par l'absence de points d'enregistrement des gibiers à plusieurs endroits stratégiques, comme sur la route 131 dans Lanaudière, où se déverse la clientèle des Zecs et des territoires publics d'une très vaste région. Plusieurs chasseurs disent carrément qu'ils n'enregistrent plus leurs gibiers parce qu'en fin de journée, en fin de semaine, il n'y a aucun poste d'enregistrement sur la 131. Pas question pour eux de faire un détour dans les villages voisins ou d'enregistrer leur cerf à Montréal durant les heures de travail dans la semaine qui suit: on file à la maison et tant pis pour la fiabilité des statistiques. Quant aux barrages routiers pour vérifier si les bêtes sont enregistrées, il y a des années qu'on n'en voit plus dans ce coin du Québec, sans doute pour des raisons d'effectifs et de budgets raréfiés.

Il existe certes des techniques pour inventorier scientifiquement l'ampleur du braconnage, comme de munir de colliers émetteurs une centaines de cerfs dans une localité et de comparer leur taux de mortalité avec une population témoin. Mais c'est coûteux, très coûteux, m'expliquait un éminent spécialiste, et les services fauniques n'ont pas ce genre de budget.

Reste que le monstre créé par Québec en stimulant l'utilisation de l'arbalète pourrait être en train de se transformer en une hydre à cent têtes, de plus en plus imprévisible. Non seulement cela interpelle les associations de chasseurs qui ont lancé ce mouvement et le gouvernement mais ce problème devrait sans doute faire l'objet d'une réflexion en profondeur à Québec. D'ici là, appel à tous pour voir si ce portrait est juste ou non. Nous y reviendrons avec vos témoignages.

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Suggestion de lecture: Manuel de transition, de la dépendance au pétrole à la résilience locale, par Rob Hopkins, préface de Serge Mongeau, éditions Écosociété, 205 pages. Ce ne sera pas à la Chine et aux pays émergents de se serrer la ceinture, mais à nous, ces nantis qui surconsomment au-delà de la capacité de la planète. Cette évidence stimule réellement une intense réflexion sur la réduction de la consommation personnelle et sur l'inévitable décroissance planifiée de l'économie avant qu'elle s'effondre sous son propre poids. Ce livre fait le lien entre les deux niveaux de ce débat qui nous met en face de notre responsabilité environnementale..
 
1 commentaire
  • jeanclro - Inscrit 27 août 2010 08 h 36

    Le Braconnage au NB

    Au Nouveau-Brunswick le braconnage a connu une montée fulgurante depuis quelques années. Nos gouvernement ont sabrés dans les effectifs des gardes chasse et les résultats sont désastreux. Je suis dans les bois du 15 septembre au 25 novembre comme chasseur et comme observateur de la nature. J'ai fais partis pendant 10 ans de la Fédération de la faune du NB et tant que Vis président. Malgré nos revendication les effectifs ont étés réduits.L'an passé j'ai entendu plus de tirs de carabine après les heurs de chasse que durant le jour. Il y a des braconniers professionnelles qui ne se cachent même plus. Ils viennent à ma roulotte m' offrent des chevreuils ou des orignaux braconnés . Certain disent qu'ils ont tués 10 ou 12 chevreuils et autant d'orignaux. L'an passé j'ai trouvé mort plusieurs faons laissé sur le terrain tués par erreur sans doute. Même si on les dénoncent les garde chasses n'ont plus les effectifs pour faire leurs travail. Durant les 10 dernières années j'ai croisé possiblement seulement 3 ou 4 garde forestiers. C'est complètement aberrent qu'on laisse la nature se défendre seule contre ces prédateurs sans scrupule . Ils utilisent des gens premières nations pour commettre leurs crimes. Mais le plus odieux ce sont ceux qui achètent ce produit du braconnage. Des gens qui ne chasse pas sont souvent ceux qui ont achète! Des professeurs, des professionnelles, des politiciens. A ce rythme, dans quelques années il ne restera plus de faune au Nouveau-Brunswick.