Politique et désastres naturels

Un curieux débat a lieu sur la question de savoir si le monde en fait assez pour le Pakistan dévasté par la mousson et les inondations. Et pourquoi nous nous mobilisons si peu en comparaison de ce qui s'était produit, il y a sept mois, lors du choc haïtien...

En fait-on assez? On n'en fait jamais assez devant l'insupportable. La tragédie pakistanaise, avec des dizaines de millions de victimes directes, appartient à la catégorie extrême des catastrophes qui interpellent la solidarité humaine, par-delà les frontières régionales et nationales.

Mais on comprend parfaitement pourquoi le Québécois moyen se mobilise moins qu'il ne l'avait fait pour Haïti. On a parlé de la distance géographique, de la mauvaise réputation du Pakistan, un État qui «joue double», avec des alliances douteuses — un pied dans la botte des Américains, l'autre chez les talibans. Et puis, un pays assez riche pour se payer la bombe atomique, il peut bien se débrouiller tout seul (argument fallacieux, au demeurant)...

Mais l'explication est plus simple: Haïti, vu de Montréal, c'est la famille! La famille élargie... Et l'on aide plus volontiers ses amis proches et la famille immédiate que la famille élargie et les voisins. Et ceux-ci, à leur tour, davantage que les purs étrangers. Les Pakistanais sont des étrangers lointains, les Haïtiens ne le sont pas. Les journalistes et les humanitaires peuvent répéter que c'est grave, que les Pakistanais ont besoin de nous... ce qui est plus loin touche moins, et interpelle moins.

Et encore: on a comparé les chiffres des collectes de janvier pour Haïti et d'août pour le Pakistan... Fort bien, pour l'urgence, on avait agi en Haïti. Mais au-delà?

Au-delà, ce pays est aujourd'hui mobilisé dans un cirque préélectoral, sur le mode «people», avec de nouveaux relents du mythe messianique, funeste et tenace au pays des zombies. Pendant que tardent les aides promises lors de la conférence de Montréal, et que la «reconstruction» de Port-au-Prince marque le pas, le bon peuple et les médias se posent une grave question: Wyclef Jean, l'idole, sera-t-il candidat présidentiel?

***

Je rentre d'un séjour en Russie et en Chine, où le hasard a voulu que je me retrouve au moment où ces deux pays étaient éprouvés par de grandes catastrophes naturelles, ou supposées telles: incendies de forêt, inondations, glissements de terrain...

Ce qui m'a frappé dans ces États qui ont figuré parmi les plus grandes dictatures de l'époque moderne, des régimes despotiques fondés sur l'idéologie et un strict contrôle de l'information, c'est à quel point le traitement médiatique de tels événements s'est raffiné depuis l'âge jurassique stalino-maoïste.

Dans les deux cas, s'il y a une catastrophe naturelle, on en parle dès le lendemain. On dépêche des reporters qui font des reportages qui ont l'air de reportages. On pourra même lire ou entendre des analyses qui mettent en cause les autorités, et les manquements politiques qui font aussi de ces drames le résultat de l'incurie humaine. En Russie tout particulièrement, la blogosphère est déchaînée: elle analyse, blâme, ironise... L'ironie amère: spécialité russe.

Bien entendu, omissions et manipulations sont toujours là... Ce que je décris ne se retrouve pas dans tous les médias. La propagande est criante lorsqu'on fait passer en boucle tel reportage télévisé sur Vladimir Poutine qui, aux commandes d'un avion, va «courageusement» déverser de l'eau contre un foyer d'incendie.

Quant au traitement du tremblement de terre du Sichuan, au printemps 2008, il a clairement laissé apparaître, après la transparence initiale et les pleurs télévisés du premier ministre Wen Jiabao, une censure sur les séquelles et les analyses politiques subséquentes.

Mais on est loin de la préhistoire communiste. Lors du tremblement de terre de l'été 1976 dans Hebei (nord-est), probablement le plus meurtrier de toute l'histoire (juste avant celui de Port-au-Prince en 2010), les médias officiels chinois, qui attendaient le trépas de Mao à l'agonie, avaient complètement tu la tragédie.

En cet été 2010, un film IMAX à grand déploiement, made in China, au titre anglais Aftershock, relate avec franchise, sur un mode romanesque, ce drame historique à travers le destin d'une petite survivante et de son frère. Façon comme une autre de mesurer l'évolution de la Chine depuis 35 ans...

***

François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

***

francobrousso@hotmail.com
 
1 commentaire
  • France Marcotte - Abonnée 23 août 2010 11 h 18

    Beaucoup de fumée

    D'accord pour les désastres naturels mais c'est quand ils sont moins naturels que l'information est déficiente. Au Pakistan par exemple, quelle est la part humaine de ce désastre? Le soupçon là-dessus n'aide en rien la générosité à se manifester. Et on n'a pas insister beaucoup en Russie pour clarifier le fait que le ministère de l'environnement avait été récemment pratiquement neutralisé sinon aboli...On peut abondamment informer si on veut, on le fait bien ici, mais toujours en omettant quelque chose d'essentiel à la compréhension.