Viser juste

Près de 500 migrants d'origine tamoule accostent sur la côte ouest du Canada, et les esprits s'échauffent. On veut une réponse musclée, d'autant plus que le gouvernement ne parle que de sécurité. À croire que le Canada risque d'être pris d'assaut.

Le Canada, gâté par son isolement géographique, ne sait pas ce qu'est une véritable crise de migrants de la mer. Sa situation n'a rien à voir avec l'Italie ou l'Espagne, qui interceptent régulièrement des embarcations surchargées de jeunes hommes désireux de mettre pied en Europe. Elle n'a rien à voir non plus avec celle des pays asiatiques qui, au fil des décennies, ont vu arriver sur leurs côtes des dizaines de milliers de Vietnamiens, de Birmans, de Laotiens, de Cambodgiens.

Le cas du cargo MV Sun Sea est un cas isolé et doit être traité de cette manière. Cela ne veut pas dire qu'il faut prendre l'affaire à la légère. Une réaction molle à ce genre de trafic, qualifié avec justesse d'«odieux» par le gouvernement, peut avoir pour effet d'en inciter d'autres à tenter leur chance et ceux à l'origine de ce voyage, à récidiver. Le gouvernement Harper a, par conséquent, raison de lever le ton et de se montrer intransigeant. Il a raison, mais dans la mesure où il vise la bonne cible, c'est-à-dire les responsables de ce trafic, et non pas leurs victimes.

Cela est loin d'être sûr. Encore vendredi, le ministre de la Sécurité publique, Vic Toews, déclarait que «le passage de clandestins, la migration illégale et toute forme d'abus du système d'immigration et de protection des réfugiés du Canada ne peuvent pas et ne seront pas tolérés. Nous gérons la situation conformément aux lois canadiennes, alors que les responsables canadiens examinent toutes les options disponibles pour renforcer les lois dans le but de mettre fin à cet abus tout à fait inacceptable des lois internationales et de la générosité du Canada».

Pas un mot sur une quelconque compassion à l'égard des victimes de ces passeurs ou encore sur la possibilité que des passagers puissent véritablement fuir la persécution au Sri Lanka. Le ministre Toews n'en avait, comme à son habitude, que contre l'immigration illégale et les abus du système.

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Mais de quel abus parle-t-on? Ceux qui fuient la persécution n'abusent pas du système de détermination du statut de réfugié, puisque le but du système d'asile est d'offrir justement ça: une protection à ceux dont la vie ou la sécurité est menacée pour des raisons politiques, religieuses ou autres. Qu'ils arrivent par avion ou par bateau ne fait aucune différence. Il est donc préoccupant que le gouvernement examine, parmi ses options, la possibilité de traiter différemment les réfugiés de la mer.

Actuellement, la loi canadienne garantit que chaque demande sera étudiée à son mérite, et le gouvernement entend s'y conformer. Mais cette façon de faire doit être maintenue, car, malgré son incroyable lenteur (que des modifications à la loi adoptées en juin sont destinées à corriger), le système canadien de détermination du statut de réfugié fonctionne. Il arrive généralement bien à distinguer entre vrais réfugiés et migrants économiques. On a pu le constater en 1999 quand environ 600 migrants économiques chinois sont arrivés par bateau. Seulement 24 ont obtenu le droit d'asile, les autres ont été renvoyés chez eux.

Le système est aussi capable — heureusement — de résister au discours sécuritaire qui pourrait pénaliser certains demandeurs. On l'a vu en octobre dernier quand un premier bateau avec 76 Tamouls à son bord a accosté sur la côte ouest. Les demandeurs d'asile ont d'abord été détenus, certains plusieurs mois, pour finalement être libérés en attendant l'étude de leur dossier, le gouvernement ne pouvant prouver qu'ils représentaient, comme il le prétendait, une menace à la sécurité du pays.

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Le gouvernement affirme que l'organisation des Tigres tamouls, jugée terroriste par plusieurs pays, dont le Canada, est à l'origine de cette opération et que certains de ses leaders se trouvent parmi les passagers du Sun Sea. C'est fort possible, mais il revient au gouvernement de le prouver lorsque les demandes d'asile seront étudiées à leur mérite. Accorder l'asile aux leaders de cette organisation accusée de crimes de guerre serait inadmissible, mais on ne peut, pour atteindre cet objectif, mettre tout le monde sur le même pied sans commettre d'injustice.

Ce ne sont pas les demandeurs d'asile, désespérés au point de risquer leur vie, qui doivent être pénalisés. Si l'on veut contrer ce genre d'activités criminelles, il faut sévèrement punir les responsables, les passeurs et les trafiquants, avec à la clé amendes, peines d'emprisonnement et saisie de bateaux. Les migrants, eux, ne sont que leurs victimes, et il est de notre devoir de les protéger.

De toute façon, la vraie solution pour mettre fin au flot de réfugiés d'origine tamoule ne se trouve pas ici, mais au Sri Lanka. Si les conditions que le gouvernement sri-lankais réserve à cette minorité ne changent pas, et que plusieurs organisations internationales ont documentées, ses membres continueront de fuir, et le Canada restera une destination de choix pour eux, car on y trouve la plus grande diaspora tamoule au monde.

On sait que ce n'est pas dans ses habitudes, mais le gouvernement Harper pourrait — à l'instar des Nations unies, des États-Unis, de l'Europe et de l'Inde — rappeler ses obligations au Sri Lanka.

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