L'exode tamoul - Les terroristes ne sont pas où l'on pense

Des douaniers sont montés à bord du Sun Sea, transportant plus de 400 réfugiés tamouls du Sri Lanka, après que ce navire eut accosté au port d’Esquimalt, en Colombie-Britannique, vendredi dernier.
Photo: Agence Reuters Andy Clark Des douaniers sont montés à bord du Sun Sea, transportant plus de 400 réfugiés tamouls du Sri Lanka, après que ce navire eut accosté au port d’Esquimalt, en Colombie-Britannique, vendredi dernier.

À en croire le cabinet Harper, plus le Canada fait montre de compassion, plus il risque d'être envahi par des terroristes ou de faux réfugiés. La population serait mieux protégée, laisse-t-il entendre, si ces étrangers étaient, sinon repoussés à la mer comme autrefois, du moins traités avec toute la rigueur de la loi. Et comme si la loi en place ne suffisait pas, Ottawa s'affaire à trouver d'autres moyens de fermer la frontière.

Or, vérification faite, les passagers du Sun Sea arraisonné au large de Vancouver n'ont guère l'allure inquiétante qu'on leur a prêtée. Ils ne présentent pas, non plus, le triste spectacle de pauvres gens exploités par des passeurs sans scrupules. L'ordre qui régnait à bord du bateau et l'état de santé des arrivants auront même surpris les services qui les ont pris en charge à Esquimalt.

Il faut s'interroger plutôt sur les conditions de départ de ces migrants. Ces dernières années, d'après les chiffres des autorités fédérales, les réfugiés dont les demandes ont été traitées n'étaient pas nombreux, à peine une trentaine de mille en 2008. Par contre, les principaux pays d'origine en étaient, par ordre d'importance, le Mexique (9533), Haïti (4907), la Colombie (3329), la Chine (1661) et le Sri Lanka (1013).

Ce bilan n'est pas le fruit du hasard. Au Mexique, la drogue, la violence et la corruption sont en train de l'emporter. Des gens d'affaires fuient les enlèvements. Les journalistes descendent par milliers dans les rues, dénonçant les trafiquants et l'impunité dont ils profitent. On ne saurait présumer que les demandeurs d'asile qui fuient désormais ce pays sont tous des fraudeurs qui abusent de la protection du Canada.

La Colombie, elle, n'est pas encore sortie du chaos dans lequel l'ont plongée les cartels de la drogue, les escadrons d'extrême droite et les guérillas gauchistes. Juges, policiers et journalistes assassinés ont payé un lourd tribut à ces forces maléfiques. On ne saurait donc, là non plus, croire qu'un gouvernement intègre, efficace et impartial y assure dorénavant la protection des gens.

Les États-Unis, il est vrai, ont érigé, au nord du Mexique, un mur contre les migrations venues du sud. Mais ils portent la responsabilité principale de la montée du narcotrafic. Comme l'a reconnu Hillary Clinton en assumant le Secrétariat d'État, les Américains sont à la fois les principaux consommateurs de drogue et les premiers fournisseurs d'armes des réseaux criminels qui en tirent fortune et pouvoir. (Contre les boat people d'Haïti, Washington a déployé deux mesures de dissuasion, qu'Ottawa n'a osé emprunter jusqu'ici: le refoulement en haute mer et, pour les exilés qui ne s'étaient pas noyés, l'emprisonnement à terre.)

D'aucuns s'étonneront que la Chine fournisse des «réfugiés» au Canada. Le contraire serait pourtant surprenant. Aux dissidents qu'elle pourchasse, notamment au Tibet, s'ajoutent désormais, avec le progrès économique, les victimes urbaines du capitalisme sauvage, voire les sinistrés ruraux des ouvrages d'infrastructure. À considérer toutefois l'ensemble de la population, l'immense Chine n'est pas en crise.

L'après-guerre au Sri Lanka

Il en va autrement du Sri Lanka, relativement peu populeux, où l'armée a écrasé l'insurrection tamoule qui déchirait le pays depuis des décennies. La majorité cingalaise, en effet, est loin d'avoir réintégré la minorité tamoule dans la vie nationale. Le refus d'un statut politique à cette minorité fut à l'origine des troubles. Cet autre refus explique l'échec de la «sortie de crise» et l'exode auquel la population tamoule est maintenant acculée.

Plusieurs organismes internationaux s'inquiètent de l'après-guerre au Sri Lanka. On compte parmi eux des observateurs dont l'indépendance fait peu de doute, tels l'International Crisis Group, que préside Louise Arbour, ex-juge de la Cour suprême du Canada, Human Rights Watch et The Elders. Ce dernier groupe est formé de personnalités internationales, dont Nelson Mandela, Jimmy Carter et Kofi Annan.

Son président, Mgr Desmond Tutu, déclarait le 3 août dernier: «Le gouvernement du Sri Lanka a besoin de démontrer un engagement beaucoup plus grand à réaliser une réconciliation pleinement significative. La persécution en cours comme la disparition de militants des droits de la personne, de journalistes et d'opposants est vraiment terrifiante.»

L'archevêque sud-africain ajoute: «Malheureusement, les commissions internes ont jusqu'ici peu fait pour révéler la vérité derrière les violations de droits de la personne. Il est douteux que la "Commission réconciliation et leçons apprises" instituée par le Président aide les Sri-Lankais à oeuvrer à une paix durable et à la réconciliation.»

Si les gens qui fuient le Sri Lanka sont des terroristes, comment peut-on demander aux pays voisins de les laisser y présenter, au bureau local des Nations unies, une demande de statut de réfugiés, comme le suggérait samedi le Globe and Mail? Et si ce n'est pas le cas, pourquoi le Canada devrait-il se soustraire à son obligation internationale d'accorder protection à des réfugiés?

En adoptant à son tour une posture ultra-sécuritaire, le cabinet Harper donne un piètre exemple à la communauté internationale, tout en bafouant sans justification la communauté des Tamouls du Canada. Le recours aux passeurs que fustige Ottawa ne serait pas nécessaire si les gens en détresse à l'étranger pouvaient compter sur des services canadiens plus ouverts outre-mer.

Bref, au lieu d'ouvrir des prisons pour réfugiés, le cabinet fédéral devrait s'employer à ramener à la raison le gouvernement actuel du Sri Lanka. En laissant le désespoir gagner les vaincus, on ne ferait qu'ouvrir la porte à plus de terrorisme. Est-ce la conception de la paix et de la justice qui prévaut à Ottawa?


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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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