Essai - Parler philo, du début à la fin

Sans la philosophie, la vie serait une erreur. Je sais cela depuis ma découverte de cette fascinante matière au collégial. Jamais, depuis lors, le puissant désir d'interroger fondamentalement la réalité ne m'a quitté. L'histoire et la méthode philosophiques me sont des boussoles permanentes et nourrissent ma conscience morale et mes pensées au quotidien, dans les grandes comme dans les petites choses. Vivre avec la philosophie est une grâce qui devrait être considérée comme un des droits de l'homme, et par conséquent aussi comme un devoir.

Nul, donc, ne devrait en être privé, enfants inclus. C'est l'audacieuse proposition que formule le philosophe français Roger-Pol Droit (RPD) dans un magnifique essai intitulé Osez parler philo avec vos enfants. Les petits, croit-on souvent, n'ont pas la capacité d'accéder à la complexité philosophique. C'est une erreur, rétorque le philosophe. Les enfants posent et se posent des questions «souvent très philosophiques et, malgré leur apparente naïveté, profondément métaphysiques». Devant cela, comme adultes, comme parents ou enseignants, «il est dommage — très dommage même, pour l'enfant comme pour soi-même — de prendre la fuite».

Il ne s'agit pas, pour RPD, de sombrer dans l'attitude cucul qui consiste à s'extasier devant la profondeur des mots d'enfants. Il s'agit plutôt de tabler sur «cet étonnement de tout» qui caractérise les enfants pour développer avec eux un regard philosophique.

Comment cela serait-il possible, alors que les enfants, bien loin de l'idéal philosophique, manquent de cohérence et «marchent à l'affect»? Enfants et philosophes, explique RPD, partagent pourtant une même ignorance devant le monde, qui suscite un étonnement commun et des interrogations fondamentales. «S'étonner, écrivait Platon, la philosophie n'a pas d'autre origine.» Philosopher, continuait Jankélévitch, c'est se comporter «comme si rien n'allait de soi». En ce sens, conclut RPD, les philosophes peuvent être considérés comme «des enfants qui résistent, qui refusent d'abandonner l'interrogation permanente qui naît de l'étonnement» et comme des alliés des enfants questionneurs.

Cela ne signifie pas qu'il faille faire de la philosophie au sens scolaire avec de jeunes enfants, ou même que l'on doive leur «parler de philo». Ce que suggère RPD, c'est plutôt de «parler philo» avec eux, c'est-à-dire «de parler avec les mêmes mots que d'habitude, mais d'autre chose, et sous un autre angle». La philosophie, précise-t-il, ne commence pas quand on a des idées, «mais quand on les examine — quand on s'emploie à regarder comment elles sont faites, ce qu'il y a dedans, ce qui les fait tenir». Parler philo, ce n'est pas donner un cours, c'est cultiver une «modification du regard».

Il faut apprendre à parler philo sans contrainte. «Avec les enfants, écrit le philosophe, c'est n'importe où, n'importe quand que tombent des questions: l'immortalité débarque sur un escalier roulant, la liberté arrive dans les rayons du supermarché, Dieu déboule en plein petit déjeuner.» C'est le temps d'ouvrir le dialogue. Non pas pour offrir des réponses toutes faites, mais pour «découvrir le plaisir de penser», en se libérant «de la contrainte d'aboutir quelque part», pour «parler ensemble de notre interrogation du monde et de notre condition».

Avec les mots des enfants et avec les nôtres, on parle philo en faisant «varier les points de vue», en pensant «à double face», c'est-à-dire en explorant une réponse et la réponse adverse. Au final, il s'agit de transmettre à l'enfant «une posture de la pensée, sans doute une des plus dignes — celle qui consiste à ne pas abandonner ce que l'on croit vrai tout en l'ouvrant à la pluralité des vérités autres».

RPD présente son essai «comme une boîte à pique-nique, dont on peut se servir pour partir avec les enfants en promenade d'idées». Chacun des chapitres de cet ouvrage explore un couple de notions (vivre et mourir, fille ou garçon, agir bien ou mal, animaux et hommes, jouer et travailler, etc.). «C'est pas juste!» protestent souvent les enfants quand ils n'obtiennent pas ce qu'obtiennent leurs semblables. Dans ce cas, suggère RPD, on peut leur demander ce qui, selon eux, serait juste. On découvre alors qu'ils assimilent la justice au fait «que chacun ait rigoureusement la même chose que l'autre». Or, cela peut être vrai si les conditions sont identiques (si tous ont fait leurs devoirs, tous ont droit au bonbon), mais faux dans le cas contraire. Sans qu'elles soient savamment nommées, les notions de justice commutative (traitement identique) et de justice distributive (traitement non identique, en fonction des mérites ou des besoins) deviennent alors à la portée des enfants.

Être libre, est-ce toujours refuser d'obéir? Les enfants, et plusieurs adultes, le croient. Pour ébranler cette naïve conviction, RPD utilise l'exemple du Code de la route. C'est, en effet, son respect par tous qui nous rend libres de circuler. C'est donc «en obéissant que nous sommes libres». Si tous, cela dit, obéissent à un dictateur, parle-t-on encore de liberté? Non, puisque, pour être libre en obéissant, la règle suivie doit être «collective, choisie en commun». Non pas, donc, la volonté d'un seul, mais la volonté de tous.

Parler philo, explique éloquemment RPD, c'est, en toute simplicité, vivre avec «la joie de l'étonnement, le vif de l'interrogation et de la découverte» au coeur de nos vies. Il faut le faire savoir aux enfants et aux autres.

Et en rire


Les philosophes et humoristes américains Thomas Cathcart et Daniel Klein le savent, eux qui se spécialisent dans l'utilisation des blagues pour «clarifier les idées philosophiques universelles». Après leur Platon et son ornithorynque entrent dans un bar (Seuil, 2008), ils nous offrent un Kant et son kangourou franchissent les portes du paradis (bizarrement, le titre original anglais évoque Heidegger et un hippopotame) qui explore les thèmes de la mort, de l'éternité et de l'immortalité. En compagnie de Kierkegaard, Schopenhauer, Camus, Heidegger («Super! notent-ils. Si seulement nous comprenions ce qu'il dit.») et Woody Allen, ils narguent avec irrévérence et brio la finitude humaine, pour mieux l'apprivoiser.

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louisco@sympatico.ca

14 commentaires
  • Michelle Bergeron - Inscrit 7 août 2010 00 h 36

    La clé passe-partout


    Comme je suis d'accord avec lui l'exemple qui me vient en tête est montre à pêcher à un pauvre il mangera toute sa vie plutôt que lui donner à manger. C'est apprendre à vivre en harmonie avec soi-même le plus possible. Tout être devrait avoir l'initiation à la philosophie même dès le primaire.

  • Clément Loubert - Inscrit 7 août 2010 06 h 35

    L'Enfant peut philosopher...

    J'ai beaucoup aimé votre propos. Dès l'âge de quatre ans, et même un peu avant, l'enfant, tel un philosophe, interroge; c'est la période des pourquois. La façon dont l'adulte entre en conversation avec lui détermine en partie sa façon de s'ouvrir au monde et...sa façon d'exercer la liberté. Bravo! Clément Loubert, psychologue

  • Yvon Bureau - Abonné 7 août 2010 10 h 11

    «Groupe d’échanges philosophiques»

    J'ai pris ma retraite en 2004. Le plus beau des cadeaux que je me suis offert : m’être inscrit au groupe des Étudiants du 3e âge de l’Université Laval de Québec.

    «Groupe d’échanges philosophiques»

    À chaque mois, 8 fois l’an, pendant 180 minutes, une trentaine de personnes avec un âge abondant essaient,
    à partir surtout des philosophes et aussi de la philosophie enfuie en eux, de s’approcher le plus possible du Réel, de la Vérité, du Vrai, de l’Être.
    Nous n’y arrivons pas, mais nous avons tellement de plaisir à nous en approcher le plus possible.

    En octobre prochain, nous en serons à la 100e rencontre.

    300 heures de pur plaisir, de choix d’écouter et d’audace de nous dire là où nous en sommes ici et maintenant.

    CENTé à notre groupe !

    Avec Pierre-Olivier, mon petit-fils d’un an,
    nous faisons déjà ensemble de grands discours à la nation dans notre Speakers’Corner !

  • Michel Mongeau - Inscrit 7 août 2010 10 h 19

    La grande question de monsieur de Leibniz

    Assis sur la terrasse, par un bel avant-midi d'été, mon fils de cinq ou six ans me demandait: ''Papa, pourquoi j'existe?'' Ne comprenant pas d'emblée où il voulait en venir, je lui répondis un peu sottement que c'était parce que je l'aimais et que sa mère et moi l'avions désiré et conçu. Insatisfait à raison par cette pseudo réponse, il me rétorqua: ''Non papa, pourquoi tout ça existe, la terre, les planètes, le ciel et les personnes?'' J'en tombai de ma chaise devant la beauté profonde et spontanée de cette question. Maintenant, je sais que les enfants peuvent être des philosophes naturels.

  • Larin - Abonné 7 août 2010 10 h 58

    La philo au régime pédagogique du secondaire

    C'est connu, les maths de fin de secondaire sont un cauchemar pour de nombreux étudiants et évidemment une des causes du décrochage. Le développement des habiletés intellectuelles visé par ces cours pourrait aussi bien être assuré par la philo. La différence: les étudiants adoreraient, condition de base de la réussite, et seraient drôlement mieux préparés à la vie.

    Les maths de fin de secondaire devraient être réservées à ceux dont l'orientation scolaire nécessite ces préalables. S'il y a changement d'orientation, des cours d'appoint sont toujoours possibles.

    La pierre d'achoppement: d'abord l'audace d'en examiner l'idée, et surtout, la conversion des milliers d'enseignants de maths en profs de philo car il faudra garder tout ce beau monde.