À la folie - Aréna survolté pour filles électriques

Roller derby<br />
Photo: Photos Susan Moss Roller derby

Demain soir, les Filles du Roi et les Contrabanditas, les deux équipes finalistes de la ligue de roller derby montréalaise, chausseront leurs patins dans l'espoir de décrocher le titre du championnat à domicile. Petit tour de piste et incursion dans une ligue que les Américaines ont à l'oeil.

«Asseyez-vous, à vos risques et périls. Sit at your own risk», est-il écrit sur la feuille 8 1/2 par 11 collée sur le sol de l'aréna Saint-Louis, dans le quartier du Mile-End.

Il n'y a pas de sièges, car on est à 10 pieds de la piste ovale, à même la patinoire. Mais les spectateurs, enfants compris, s'installeront malgré tout dans cet espace parce qu'on est ainsi au coeur de l'action, à deux bandes de papier collant de la piste. Le milieu anglophone du roller derby les appelle suicide seats. C'est que le public peut ainsi s'envoyer en pleine poire une rangée de patins à roulettes quad, ces patins à roulettes style rétro.

Le match n'est pas encore commencé que ça part en lion.

Dans les gradins qui débordent, on croise des hipsters à Ray-Ban, des lesbiennes bourgeoises bohèmes, des bûcherons barbus, des cow-girls, des patineuses rockabilly, les enfants issus des croisements de ces lignées. Et les chiens sont les bienvenus. Ça sent la friperie, l'humidité et la bière, l'esprit est très indie, ça hurle d'enthousiasme quand les joueuses se bousculent dans les courbes, la chaleur est à suer sang et eau.

Les filles de la ligue prennent un soin jaloux de leur public et de leurs équipes. Elles invitent les partisans à leur party d'après-match, s'entourent d'une équipe de gardiens de sécurité et d'armoires à glace de portiers, des soigneurs veillent sur les patineuses pendant les périodes (appelées jams). Elles ont vraiment pensé à tout.

Même à financer leurs activités à coups de marchandises promo, de cupcakes citron-coco et de Pabst Blue Ribbon, à 2,50 $ la canette houblonnée. Les férus supporteurs ne se font pas prier pour aider les patineuses en sifflant pendant les deux heures que dure la soirée les 120 caisses de 12, qui finissent invariablement en pyramides de bières ceinturant la rangée suicide. Un classique du roller derby.

Trash'n roll


«Ici on a un aspect edgy qu'on ne retrouve pas ailleurs, c'est moins rigide qu'aux États-Unis», remarque Smack Daddy no 3X, jammeuse des Filles du Roi et membre des New Skids on the Block, l'une des deux équipes de tournée de la ligue qui voyage le reste de l'année chez les Américaines.

De l'autre côté des postes de douane, le roller derby — dont la seconde vie a été insufflée au Texas au début des années 2000 — relève davantage de l'activité familiale que de la fièvre du samedi soir. Du type glacières et chaises pliantes, dans de gros arénas d'une capacité de 7000 personnes, comme à Rat City à Seattle, ou dans des salles plus modestes qui contiennent 200 personnes. «À Montréal, on entend très mal l'annonceur, mais c'est pas si grave. Ce qui compte, c'est l'atmosphère, et 800 places comme ici, c'est le nombre parfait», constate sa consoeur Georgia W Tush (no 40 oz), créatrice de la ligue montréalaise.

À elles seules, les filles participent à l'ambiance déjantée. Rock'n roll et trash, d'abord par le rôle qu'elles enfilent avec leur chandail de derby, imprimé au nom d'Hymen Danger, Romeo, Mange moi el cul, Just Bend it ou encore Snatch Adams (les numéros sont tout aussi peu conventionnels, dans la veine des 1-976, PIE IX, .38 et -8.) Puis, sur la patinoire, elles s'éclatent le cardio, propulsées par des cuisses aussi fermes que le béton armé du plancher de l'aréna Saint-Louis — fruit des quatre soirs de pratiques hebdomadaires — et accessoirement, elles jouent les brutes.

Mais pas trop.

À l'ovale

Le but du jeu est que les trois bloqueuses de chaque équipe empêchent la jammeuse adverse, celle coiffée d'un casque étoilé, de prendre la tête du peloton. En plus des deux joueuses qui ont le rôle de pivot, elles sont au total dix filles, entassées entre deux lignes orange, à tournoyer autant de fois que possible dans les deux minutes que dure chaque jam, pendant toute l'heure du match.

Leur performance, plus sportive qu'artistique, n'a rien à envier au roller derby des années 1930 et encore moins celui des années 1970, alors que les filles se tiraient la tignasse et faisaient saigner le nez de leurs adversaires d'un coup de coude. Cette même époque où le sport était soupçonné d'être aussi authentique et chorégraphié qu'un combat de lutte WWE.

Il reste de cette époque comme un réflexe, lorsque les arbitres fouillent les joueuses en début de match: on se surprend à imaginer qu'elles cachent un poing américain dans leur culotte ou un pic à glace au fond de leurs bas résille. Après tout, elles jouent au roller derby, pas au bridge! Interrogée sur le sujet, la joueuse Georgia W Tush éclate de rire, en se penchant vers sa coéquipière Rock Dee Taunt. «Wow. We must look so tough.»

Déçue de briser cette burlesque impression, elle explique que cette fouille ne sert en fait qu'à vérifier la sécurité de leur équipement qui protège leurs 5 pieds 4 pouces de muscles et de rudesse.

Car le roller derby est devenu un sport, un vrai.

Le monde aussi est derby

À moins de vouloir passer le match sur le banc, les filles ne cherchent pas à se claquer pour le seul plaisir de donner un spectacle digne de l'âge d'or du patin derby. Aujourd'hui, la discipline comporte son lot de coups illégaux, 43 pages de règlements et une association pour la chapeauter. La Women's Flat Track Derby Association (WFTDA) — parce que ce sont principalement les filles qui s'adonnent au roller derby, avec une exception pour des matchs spéciaux mixtes — compte 470 ligues dans ses rangs. Elles ont des membres aux États-Unis et au Canada, mais aussi en Europe et en Australie.

Il y a maintenant quatre ans que la joueuse d'origine ontarienne Georgia W Tush a eu l'idée de créer une ligue de roller derby dans la métropole. Depuis, la Montreal Roller Derby League s'est solidement ancrée dans l'underground montréalais et rassemble trois équipes maison, les Contrabanditas, les Filles du Roi et la Racaille. Les 80 joueuses sont plus solides sur leurs patins que jamais, tant dans leurs matchs à domicile qu'à l'étranger, et les 800 billets pour des matchs au calendrier irrégulier s'écoulent avant même d'être imprimés, en ligne sur le site Internet de la ligue.

Lorsque la saison prendra fin demain, à l'issue du championnat opposant la Racaille aux Filles du Roi, les joueuses des deux équipes de voyage, les Sexpos et les New Skids on The Block, se prépareront à boucler leurs valises pour concourir aux régionaux de la WFTDA. Elles ont bon espoir de hisser la Montreal Roller Derby League encore plus haut dans les classements.

Collées au 63e rang l'année dernière, les filles sont aujourd'hui parmi les 25 meilleures de la WFTDA et elles sont à surveiller de près, selon le Derby News Network, car «on savait qu'elles s'étaient améliorées, mais jamais autant, et si elles continuent sur cette lancée, elles pourraient constituer une rude menace dans la région de l'Est».

L'année dernière, les Montréalaises ont été victimes de massacres en série, notamment au Texas, mais elles ont appris depuis. Sous la cuirasse de leur innocent chandail d'équipe fluorescent, les filles ont révisé leur stratégie.

Quand elle se compare aux joueurs de football des Alouettes, des blocs de 250 livres de muscles répartis dans un corps de 6 pieds 5 et protégés jusqu'aux oreilles, la joueuse étoile Smack Daddy ne peut que témoigner de l'absurdité du roller derby. «Nous, on pèse 130 livres et on est "paddés" seulement aux extrémités. C'est ridicule, mais en même temps, faut pas que ça change.» Une séance d'entraînement encore plus poussée est à l'horaire dès la fin du championnat de demain, pour qu'elles mettent plus de muscles autour de leurs os, car Nashville risque de se trouver sur leur carnet de tournée des prochains mois. Les végétariennes du Mile-End devront faire le poids à côté des Texanes de 200 livres nourries aux steaks AAA.

Ça va être chaud vu des suicide seats.

***

La double vie des belles de l'Est

Elles portent l'habit le plus déluré du monde du sport avec leur short ultracourt extramoulant American Apparel, mais le roller derby, elles l'aiment jusqu'à la moelle. Pour ses influences punk-retro-rockabilly-kitsch, son passé rebelle qui imprègne toujours la discipline, la force de caractère qui émane du jeu, et les stratégies qu'elles doivent élaborer pour gagner.

Toutes ces Montréalaises conjuguent leur double vie de joueuses avec des métiers a priori peu associés au derby, comme éducatrice dans un centre de la petite enfance, éditrice, mère de famille, pâtissière, professeure d'université ou encore médecin. La docteure, c'est Snatch Adams no 911, et elle vient de s'envoler pour trois mois en Haïti.

Tenue au banc depuis février par une cheville au ligament déchiré, Émilie Éthier-Raymond, Rock Dee Taunt no 1073 attend impatiemment octobre pour chausser de nouveau ses patins avec les New Skids on the Block. Malgré tout, elle garde un pied dans le roller, en venant deux fois par semaine pour profiter des soins thérapeutiques qu'offre depuis peu la ligue aux éclopées du derby. Pour elle, le patin est beaucoup plus qu'un passe-temps. «Je travaille comme cuisinière afin de voyager avec l'équipe pendant la tournée. C'est ma vie, le roller derby.»

Idem pour Georgia W Tush, doyenne et initiatrice de la ligue de derby, pour qui le sport a littéralement transformé sa vie. «C'est stressant, très stressant, parce que tu voyages tellement que tu n'as pas d'argent. C'était plus angoissant au début, mais quatre ans plus tard, je peux dire que c'est pretty much the best thing I've ever done. It took away my life», dit l'originaire de Thunderbay qui cumule trois emplois. D'autant qu'avec Neon Skates, sa nouvelle boutique de patins derby qui est en fait la première dans la métropole, elle roulera sa vie de derby encore un bon moment.

C'est d'ailleurs à la boutique de leur grande soeur montréalaise que les joueuses de la nouvelle ligue de roller derby de Québec viennent chercher équipement et conseils. Depuis quelques semaines, les Duchesses s'entraînent derrière l'école primaire de Saint-Roch, à Limoilou, devant les passants curieux. «On est encore au stade embryonnaire, mais d'ici un an, on devrait pouvoir jouer un vrai match», prévoit Marie-Ève Bourgeault, secrétaire de la ligue naissante. Qui sait, c'est peut-être le roller derby qui fera revivre la rivalité sportive entre Montréal et Québec...
1 commentaire
  • mekanism - Inscrit 6 août 2010 16 h 56

    équipes de tournée

    Heh c'est "New Skids on the Block", pas "New Squids on the Block".