Théâtre - Le théâtre suédois au passé et au futur

Le théâtre suédois a un passé. Nul besoin d'aller à Stockholm pour le constater. Quoiqu'en vous y rendant, vous pourrez vous promener sur Drottinggatan et marcher sur quelques citations choisies de Strindberg, à moins que vous ne préfériez visiter, à proximité, le musée qui lui est consacré. De plus, l'amateur de théâtre peut raisonnablement espérer assister à la dernière mise en scène d'Ingmar Bergman. Car Bergman appartient aussi au passé glorieux du théâtre suédois. Très lié au Dramaten, le Théâtre royal, où il a réalisé de nombreuses mises en scène. Tout récemment, j'ai même pu assister à son travail sur Les Revenants d'Ibsen, dont il signe aussi la traduction.

Comme dans les films qui l'ont rendu célèbre, Bergman n'a pas manqué d'y mettre ses obsessions accoutumées ni de faire une douloureuse remontée dans le passé. Même très traditionnelle, sa mise en scène, avec plateau tournant, ne laisse pas oublier qu'il est un formidable directeur d'acteurs. Ce qui se voit notamment dans les scènes émouvantes où apparaissent Pernilla August (Madame Alving) et Jan Malmsjö (Manders). Les deux acteurs expérimentés incarnent, dans le drame d'Ibsen, une mère et un pasteur ayant fait une croix sur leur amour de jeunesse. Mais Bergman termine surtout cette sombre pièce, dans laquelle un jeune homme hérite d'une syphilis héréditaire, par une finale pathétique où, nu comme Adam qui a péché, Osvald demande la mort à celle qui l'a mis au monde.


Moins tragiquement, ce passé du théâtre suédois a aussi refait surface au hasard d'une petite fête que l'équipe du Dramaten a faite à l'interprète du pasteur et ancien artiste de variétés. Vingt minutes ajoutées inopinément à la représentation à laquelle j'ai assisté pour souligner gaiement les 50 ans que Jan Malmsjö a passés sur les planches. Accompagné par un groupe musical convoqué sur scène pour l'occasion, cet acteur polyvalent ne s'est pas fait prier pour entonner quelques chansons, reprenant là où il était entré dans le métier avant de se consacrer au théâtre.





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Mais un tel talent n'appartient pas qu'au passé. Pour s'en convaincre, il faut avoir vu Jonas Karlsson incarner Oreste dans l'Andromaque de Racine, brillamment mis en scène par le chorégraphe et ancien directeur des Ballets Cullberg, Mats Ek. Le jeune acteur danse, chante et joue comme un dieu tandis qu'Ek orchestre une lecture fascinante de la plus parfaite des tragédies classiques. En laissant libre cours à la danse, au théâtre et à l'ironie, il transforme Andromaque en une rencontre inusitée entre l'Orient et l'Occident d'où le désir s'en est allé.


Là ne s'arrête pas le renouveau du théâtre suédois, qui non seulement dispose d'une forte tradition de théâtre jeune public, représentée en particulier par l'infatigable Suzanne Osten (La fillette, la mère et la poubelle), mais réussit aussi à se garder jeune grâce à l'apport du nouveau cirque. En effet, le grand succès de l'heure à Stockholm n'est autre que Romeo & Julia de Shakespeare, dans la mise en scène de Katrine Wiedemann. L'originalité de la coproduction du Dramaten et du Cirkus Cirkör a charmé la presse suédoise. D'ailleurs, la pièce se maintient à l'affiche pendant presque tout le mois de juillet.


Cependant, ces succès divers témoignent également d'autre chose, soit de l'aptitude du théâtre institutionnel suédois de rester en contact avec l'innovation sans pour autant délaisser la tradition. Que les grands théâtres le fassent en ouvrant leurs portes à des créateurs novateurs, en diffusant avec enthousiasme leurs travaux ou encore en recrutant de jeunes acteurs de premier ordre. Pareille capacité d'intégration fait rêver. Parions toutefois que le phénomène doit laisser très peu de marge de manoeuvre au théâtre expérimental.


Loin de moi, pourtant, l'idée de m'ériger en spécialiste du théâtre suédois d'hier ou de demain. Une semaine ne suffit à personne pour se piquer de telles prétentions. Mais c'est peut-être assez pour saisir qu'en plus d'un passé, le théâtre suédois a un avenir. Que là comme en d'autres matières, les Suédois savent bien faire les choses. Suffisamment perspicaces, une fois de plus, pour ne pas s'en remettre au hasard, qui n'organise pas toujours les arts aussi admirablement qu'on le dit.