Retour à Natashquan

Je n'étais jamais allé à Natashquan, seulement passé au large, à bord du bon vieux Fort-Mingan secoué par les montagnes russes d'un gros coup de tabac, par une tempête échappée d'un roman de Conrad, les tripes vidées par-dessus bord il y a de ça pas mal d'années. C'était l'été où j'ai failli devenir pêcheur de morue, l'espace d'une saison avec M. Wilfrid Beaudoin de Blanc-Sablons, sur le banc de Natashquan justement.

C'est là qu'il mettait le cap pendant que moi, je prenais pied à Terre-Neuve et traversais les Maritimes à toute vitesse pour revenir participer in extremis à un référendum perdu d'avance. Entre Sainte-Barbe et Port-aux-Basques, les militaires aux épaules carrées qui me prenaient sur le pouce demandaient, les yeux fixés sur la route, sans sourire: «Is Québec gonna separate?» Et je n'étais jamais plus Québécois qu'à ces instants qui me voyaient replonger dans nos ambiguïtés congénitales et patauger comme un bon disciple de Robert Bourassa qui s'ignore: Tout va bien se passer, vous allez voir... Tout, c'est-à-dire rien.

Je le regrette encore aujourd'hui. De ne pas être allé jigger avec Wilfrid sur le banc de Natashquan au lieu de décider de rentrer pour répondre à cette urgente question sur un mandat de négocier un mandat de négocier. On me dit que la morue qu'on nous sert aujourd'hui dans les restos de Sept-Îles provient de Blanc-Sablons. J'espère que c'est vrai. Sept-Îles est bien laide le long de son boulevard Laure qui me rappelle la réaction de Camus après une visite à Saint-Étienne: «Un pareil spectacle est la condamnation de la civilisation qui l'a fait naître. [...] Aucun peuple ne peut vivre en dehors de la beauté. Il peut quelque temps se survivre et c'est tout.» C'est dans les carnets quelque part, et dans cet énorme Camus de poche d'Olivier Todd que j'emporte avec tous ses éblouissements méditerranéens jusque sur les fabuleuses plages de sable blanc de la Côte-Nord, et Sept-Îles est aussi bien jolie quand son port de mer s'anime à la tombée du jour et que l'océan, en concurrence avec les centres commerciaux, y joue son rôle immémorial qui est d'attirer les humains. Et la beauté de Sept-Îles est aussi dans l'impeccable gentillesse de son monde, que je découvre, plaque tournante entre les baleines et l'aluminium, l'après-route et le lointain Labrador.

Odeur

J'ai grandi en écoutant les chansons de Gilles Vigneault sur un stéréo encastré dans un meuble en bois au fond de la baie des Chaleurs et c'était d'un pays étranger et vaguement familier qu'il me parlait, le mien, parce que l'odeur de la morue séchée au soleil était exactement la même sur les vigneaux d'Aguanish et de l'Anse-à-Beaufils.

Deux fois déjà, je m'étais arrêté à Havre-Saint-Pierre, poussant même une pointe jusqu'aux rochers lardés de bâtons de dynamite des berges chamboulées de la Romaine.

Il était dit que l'objectif serait, cette année, la route jusqu'au bout. Puis, en voyant filer vers les collines qui ondulent à l'horizon les fameuses «plaines», comme on appelle là-bas (merci Ti-Jean Désy!) le muskeg et ses tourbières sans fin, et se dérouler devant soi la route à peu près déserte, on se dit: quelle drôle d'idée, presque insensée, vraiment, d'organiser un événement culturel là...

Puis on se souvient du gaillard au nez en bec d'oiseau de mer et à la voix pleine de gravier qui, il y a un demi-siècle, amena un pays au monde en le saisissant à bras-le-corps par son extrémité sans bon sens.

Je savais ce que je m'en allais faire à ce festival Innucadie de Natashkuan-Nutukuan. Et tant pis pour les prévisibles déceptions: j'étais parti, tout au fond de moi, là où ça conte, à la rencontre de Caillou-la-Pierre, de Jean-du-Sud et de Tit-oeil à mononcle Honoré... Et la figure du Barde, bien entendu, est omniprésente au bout de la 138, mais on sent bien que le festival a aussi été créé pour sortir Natashquan de l'orbite de cette seule planète parvenue à son lointain apogée.

Un coup de subvention magique et voici le traîneau à chiens de Ti-Jos Hébert changé en chasse-galerie nord-côtière pour touristes éclairés ou simplement un peu plus curieux que la moyenne.

Fantastique échouerie

Je n'ai jamais été un fana du conte comme tel. Comme pour l'humour: j'ai l'impression que le meilleur de l'oralité nous arrive toujours au coin d'une table ou à la taverne du coin et que le couple projecteur-micro en est un éteignoir presque certain. Quand trois des petits ouvrages de Fred Pellerin se sont retrouvés, naguère, en même temps sur la liste des best-sellers, j'ai songé que de tripper sur les monologues de Sol, à une certaine époque, ne nous dispensait pas de lire Réjean Ducharme. En tout cas, on ne les confondait pas.

Et je suis rentré enchanté de Natashquan, mais me sentant un peu comme Obélix à son retour de Suisse: c'est plat, affirmait-il, ayant comme qui dirait raté les montagnes. Je suis reparti de l'Innucadie sans avoir entendu conter. Il paraît que ça se passait les après-midis, pendant que nous batifolions dans le plus simple appareil, trois ou quatre kilomètres de plage déserte plus loin. Fantastique échouerie! C'est aussi beau que les îles de la Madeleine et pas mal plus solitaire.

Je sais une chose: le soir, on nous demandait vingt dollars pour assister à des conversations bien souvent livrées sur le ton d'un mauvais talk-show. Que cette parole non apprêtée, hors forme, assez conviviale merci, puisse être considérée comme un spectacle, il s'agit peut-être là d'un phénomène bien québécois, un signe, moins de la vogue des Dimanches du conte que de la popularité de la grand-messe télévisée du dimanche soir.

Et en fait, il ne faut pas se tromper d'enseigne. Plus qu'un festival du conte, Innucadie est un festival de la rencontre, peut-être même du début de la réconciliation entre un Jack Monoloy revenu du fond de sa chute et une Mariouche plus que jamais mariable dans les eaux rouges et blanches.

Au camping Manteo Matikap, pendant trois jours, nous avons dormi sous une tente de prospecteur, respiré, à la lumière d'une bougie, l'inimitable parfum des branches du sapin baumier mêlé à la chaleur de la petite truie, bref nous avons campé à la manière innue et baigné dans la parole et les gestes partagés des Mestokosho de Nutukuan. Rencontre aussi que celle des nations, des âges et des langues sous le shaputuan d'Innucadie.

Si le conte, genre assez fourre-tout, peut servir de prétexte à pareil rapprochement, je veux bien me faire conteur, et mieux que ça: rencontreur à Natashquan.