Un médecin de famille vient de mourir

Il s'appelait Maurice Jobin. Il vient de mourir sans déranger personne comme on nous oblige à mourir dans notre merveilleux monde d'aujourd'hui. Pourtant, quand on rêve à un médecin de famille, c'est à quelqu'un comme lui qu'on rêve. Il a été mon médecin de famille depuis les années 60 jusqu'à sa retraite, il y a quelques années. Au fil des petites maladies des enfants, des petits et gros bobos de toute la famille, nous étions devenus des amis. Il était génial comme médecin, ouvert sur tout et il adorait discuter.

C'est le seul médecin que j'ai connu qui n'avait pas de secrétaire. Personne pour lui servir de filtre. Si bien que quand vous lui téléphoniez, c'est lui, en personne, qui répondait. Il prévenait parfois en disant: «Je suis en consultation, tu me rappelles dans 10 minutes». Ce qui a fait de ses patients des gens plus attentifs à ne pas abuser de lui. Il faisait des visites à domicile chaque fois que c'était nécessaire. Où il prenait le temps, je n'en sais rien. Malade, vous pouviez le voir dans la journée. Vous l'appeliez à 10h le matin parce que vous aviez mal quelque part, il disait: «Viens à 11 heures et demie, je vais m'arranger». Il avait cette formidable disponibilité qui lui permettait toujours de vous accueillir avec le sourire, même quand vous étiez le dernier visiteur d'une journée très longue. Il était ainsi.

Il aimait parler de politique. Il avait été, pendant un temps, le jeune médecin officiel d'un premier ministre (je ne sais plus lequel, peut-être Lesage) et il avait une immense admiration pour Lévesque. Peut-être avait-il déjà pensé s'engager lui-même, mais son profond désir de soigner les gens l'avait emporté. Il avait une formidable capacité d'écoute, il était généreux et attentif et il connaissait chaque petit morceau du corps humain. Ses diagnostics n'avaient pas besoin d'être reconfirmés chaque fois par des rayons X, des scanneurs ou de la résonance magnétique. Il avait dû être un formidable étudiant en médecine.

Un jour, il m'a téléphoné. Il m'annonçait qu'il prenait sa retraite et qu'il avait cédé son bureau à un jeune médecin qu'il avait choisi lui-même pour pouvoir nous le recommander. J'ai été surprise, mais j'ai dû penser que tout le monde avait bien le droit de prendre sa retraite. Je sais aujourd'hui que je n'ai pas reçu cet appel comme il devait être reçu, avec attention. J'ai manqué ce jour-là à tous mes devoirs d'amitié. J'en suis si triste aujourd'hui. Je n'ai pas posé la question que j'aurais dû poser: pourquoi?... Pourquoi la retraite? Qu'est-ce qui ne va pas Maurice? J'aurais dû.

Je n'ai plus eu de nouvelles de lui et je n'avais aucune information me permettant de le retrouver. Puis le temps a filé. Un jour que j'ai croisé un petit groupe de médecins qui sortaient du tennis dans mon coin, sachant que Maurice y jouait souvent, j'ai demandé s'ils le croisaient de temps en temps. L'un d'entre eux m'a répondu: Maurice?... Mais il est mort, et ça fait un bout de temps déjà. Il a même rajouté qu'il était mort d'un cancer.

Je me suis demandé comment c'était possible que je n'aie rien su. Que s'était-il passé? J'ai pensé essayer de retrouver son épouse que je ne connaissais pas, mais je me suis dit que j'allais raviver sa peine et que c'était la dernière chose que je voulais faire. J'ai interrogé des médecins parmi mes amis: comment était-il mort? Qu'avait-il eu au juste? Personne n'a pu m'éclairer. Maurice m'avait déjà confié que si un jour il était vraiment malade, lui, ne voudrait pas durer longtemps. Il trouvait ses collègues médecins bien hypocrites sur les questions de fin de vie.

Je décidai de respecter son silence. Un jour, je suis même allée au cimetière avec l'intention de déposer quelques fleurs sur sa tombe. Je suis allée m'informer au bureau de Côte-des-Neiges et on m'a dit qu'il n'y avait pas de Maurice Jobin dans ce cimetière. Où était-il donc?

J'ai retrouvé mon ami Maurice Jobin dans le journal, à la page des décès, il y a dix jours. Il venait de mourir à 81 ans et pour moi, il mourait pour la deuxième fois. On disait même dans le journal qu'il avait souffert d'une maladie dégénérative, ce que j'ai interprété comme «ayant duré longtemps».

Ce n'est sans doute pas pour rien qu'il prenait sa retraite quand il l'a prise. Mais le jour où il m'a informée de sa décision, je n'ai rien compris. Je m'en veux. Ce que je vous dis aujourd'hui de cet homme d'une qualité si exceptionnelle, j'aurais dû le lui dire à lui, que j'aimais pourtant comme un frère irremplaçable. J'ai eu ma leçon.

Samedi dernier, on l'a mis en terre. Je vais le pleurer longtemps.
9 commentaires
  • Clau - Inscrit 23 juillet 2010 06 h 27

    Une voie en disparition...les médecins trop sur un pied d'estale..N'ont-ils pas oublier qu'il y a quelqu'un qui leur coud leur bouton de pantalon ou de blouse?

    Un dimanche soir, j'ai eu une paralysie partielle de mon visage, le lundi menton mon menton était touché aussi. Je me suis rendue au bureau de mon docteur, j'ai demandé à le rencontré 5 minutes dans son bureau, la ssecretaire me répondit que le docteur ne voudrait pas...alors je lui ai dit je pourrais le rencontrer au bout du comptoir dans la salle d'attente...la secrétaire me répondit qu'il ne serait possible! Je pris l'initiave d'apostropher le docteur à sa sortie de bureau...Quelle impolitesse de ma part!!!

    Je décris ce symptôme à mon docteur et j'avais les larmes aux yeux... il me répondi :Le drame!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

  • Jean-Pierre Proulx - Abonné 23 juillet 2010 09 h 37

    Un médecin inoubliable

    Maurice Jobin a aussi été notre médecin de famille. Je partage tout-a-fait les sentiments de Mme Payette.

  • Jacques Morissette - Abonné 23 juillet 2010 10 h 13

    Bien que je ne connaissais paa votre médecin de famille.

    Bien que je ne le connaissais pas, vous me rendez votre médecin de famille tout à fait attachant.

  • Yvon Bureau - Abonné 23 juillet 2010 11 h 49

    «Sortir de l'impasse» et de l'hypocrésie

    Madame Payette, tout d’abord recevez mes chaleureuses sympathies. Il arrive parfois que la mort d’un ami touche plus que celle d’un proche plus ou moins lointain; l’amitié est dans la prochitude, par essence. En vous lisant, touché, je me suis rappelé une phrase avec laquelle un ami médecin commençait ses conférences : «Puisque que nous sommes presque tous mortels…!» La foule souriait.

    Vous écrivez :«Maurice m'avait déjà confié que si un jour il était vraiment malade, lui, ne voudrait pas durer longtemps. Il trouvait ses collègues médecins bien hypocrites sur les questions de fin de vie.»
    Faisant conférence à près de 400 médecins au Château Frontenac, il y a quelques années, j’avais osé dire que les médecins ne mourraient pas longtemps, eux. Ils ont souri.

    «Sortir d’impasse» pour sortir sécuritairement et sereinement de l’hypocrisie. Ils ont apporté le concept porteur d’ouverture : «soins appropriés de fin de vie», centrés sur chaque PERSONNE.

    En octobre dernier, Le Collège des médecins du Québec a courageusement osé un tel document, porteur de réponses répondantes. Les Fédérations de médecins ont largement appuyé ce désir d’ouverture prudente et nécessaire.

    Et l’Assemblée nationale du Québec, à l’unanimité et sans abstention, a voté en décembre dernier la mise sur pied de la «Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité»; de quoi rendre jalouses d’autres provinces ! Elles en bénéficieront un jour.

    La Commission a entendu plus de 40 experts et elle a produit en mai dernier un remarquable Document de consultation Mourir dans la dignité.

    Depuis, personnes et groupes de tous genres ont produit mémoires, rapports et suggestions pour apporter des réponses à cette question, au nom de plus de dignité et de sérénité des finissants de la vie.

    Du 15 août au 15 septembre, 11 grandes villes seront visitées par la Commission. Plusieurs, avec leurs valeurs et ave

  • Jacques Lalonde - Inscrit 23 juillet 2010 14 h 13

    Un émouvant témoignage Madame Payette

    Ce texte d'une grande générosité dans la communication revêt une portée universelle dont on pourrait tous et toutes s'inspirer.

    Jacques Lalonde
    Gatineau
    jlalonde@ca.inter.net