Et puis euh - Dans un sens

Sachons n'en pas douter, chers amis, si le merveilleux monde du sport™ fascine tant, c'est peut-être un peu à cause de ces prouesses athlétiques à répétition qui paraissent surhumaines, peut-être aussi un peu en raison d'une dureté du mental qui force l'admiration, mais surtout parce que le domaine, comptant une multitude d'experts, permet d'en parler, d'en parler, d'en parler encore et d'en reparler dès qu'on a une minute à soi dans cette existence à mille milles à l'heure.

Or, et voilà ce qui est marrant en l'occurrence, quand on parle beaucoup, on finit inéluctablement par proférer des âneries. Ou, accessoirement, à avoir l'air d'en avoir dit parce qu'on a été mal cité.

Examinons quelques exemples tirés d'une actualité généreuse en propos en tous genres.

Énoncée en 1990, à l'époque d'Usenet, par l'auteur américain Mike Godwin, la loi de Godwin stipule à peu près qu'«à mesure qu'une conversation en ligne avance, les probabilités que soient évoqués Hitler ou le nazisme s'approchent de 100 %», quel que soit le sujet de discussion. Du même coup, le premier qui y a fait allusion doit reconnaître qu'il n'a plus d'arguments et a perdu le débat.

Samedi, Tim McCarver n'était pas en ligne mais à la bonne vieille télévision, mais il a fait son possible pour montrer que M. Godwin n'avait pas tout à fait tort. Pendant la diffusion du match opposant les Yankees de New York aux Rays de Tampa Bay, McCarver, analyste de balle au réseau Fox et ancien porte-couleurs de nos Expos, s'est plaint de ce que les Yankees ignoraient l'apport de leur ancien gérant Joe Torre, sous les ordres duquel ils ont connu passablement de succès.

«Vous vous rappelez de certains de ces leaders despotiques pendant la Deuxième Guerre mondiale, principalement en Russie et en Allemagne, ils avaient des photos d'anciens généraux qui n'étaient plus en vie parce qu'ils les avaient fait fusiller, a-t-il déclaré. Ils effaçaient les généraux des photos. Dans un sens, voilà ce que les Yankees ont fait avec Joe Torre. Ils ont effacé son héritage. Je veux dire, il n'y a aucune référence à Joe Torre au Yankee Stadium. Et cela est ridicule. Je ne comprends pas.»

Bien sûr, on remarquera ici un élément de phrase crucial: «dans un sens». C'est toujours la même chose: lorsque que quelqu'un dit «dans un sens» ou «d'une certaine manière», il ne précise jamais de quel sens ou de quelle manière il s'agit: on trouve des champions de la formule. Et cela permet de se protéger: quand on reprochera à McCarver d'associer la direction des Yankees aux purges staliniennes et hitlériennes, il pourra toujours répliquer qu'il ne parlait pas dans ce sens-là, mais dans un autre, inconnu.

Toujours est-il qu'il serait bien tôt pour ériger une statue à Torre, car non seulement il vit toujours, il pilote les grands rivaux historiques des Yankees, les Dodgers de Los Angeles, autrefois de Brooklyn. Cela n'a pas empêché de nombreux partisans des Bronx Bombers de réclamer le renvoi de McCarver dans les internets.

Transportons-nous maintenant du côté de Dwyane Wade, un garde qui vient de signer une nouvelle entente avec le Heat de Miami de l'Association nationale de basketball. L'histoire fait énormément jaser aux États, puisque le Heat a également embauché deux des meilleurs joueurs de la ligue qui étaient autonomes cet été, LeBron James et Chris Bosh, respectivement en provenance de Cleveland et de Toronto.

Avec ce trio, Miami devient l'équipe à battre et, a dit Wade, aura virtuellement une cible sur son uniforme. Mais elle connaîtra sa part de moments difficiles, «et quand on en perdra deux ou trois de suite, vous [les journalistes] parlerez comme si le World Trade Center venait de s'écrouler une autre fois».

Le hic, c'est que la citation a d'abord été publiée par le site Web Fannation sous une version erronée, faisant dire à Wade que «quand on en perdra deux ou trois de suite, ce sera comme si le World Trade Center venait de s'écrouler une autre fois». Alors qu'il voulait plutôt indiquer que les médias allaient créer l'enflure même s'il ne s'agit que de matchs de basket.

Hier, D-Wade a affirmé avoir été mal cité, mais il s'est quand même excusé, notant qu'il n'aurait jamais dû évoquer le 11-Septembre de toute manière.

James, pour sa part, a été vilipendé à Cleveland, lui qui est natif de l'Ohio et dont on a pu apprécier toute l'estime de soi lorsque, il y a quelques jours, il a acheté une heure d'antenne au réseau ESPN pour annoncer, au terme de mois de rumeurs, l'identité de l'équipe pour laquelle il allait désormais jouer. L'émission s'intitulait modestement The Decision.

Au lendemain de l'annonce, le propriétaire des Cavaliers, Dan Gilbert, n'a pas mâché ses mots dans un message adressé aux partisans de l'équipe. Il a qualifié James de «lâche», son geste de «trahison», et il a déclaré que le joueur vedette avait «laissé tomber» ses coéquipiers dans les séries éliminatoires ces deux dernières saisons.

Ce qui a valu à Gilbert une verte réplique du révérend Jesse Jackson, grand défenseur des droits civiques aux USA. Jackson a fait remarquer que James avait honoré son contrat et gagné le droit de choisir où il allait jouer ensuite. «Dan Gilbert est le propriétaire des Cavaliers de Cleveland, pas de LeBron James», a-t-il dit, ajoutant que les propos du proprio traduisaient «une mentalité maître-esclave». Bref, du gros bonbon pour la machine qui a beaucoup de temps d'antenne et de pages à remplir.

La prochaine fois, nous nous contenterons de déclarations banales, en commençant par «ce ne sera pas un match facile» et «va falloir travailler fort».

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