Perspectives - Feriae interruptus

Tout le monde aura compris que la fameuse société des loisirs n'est pas pour demain. Les occasions de passer simplement du temps en famille et de se détendre se font même de plus en plus rares, au point d'avoir donné l'idée à des économistes d'enseigner la façon d'«optimiser» ses vacances.

Près de 140 000 travailleurs québécois de la construction et plusieurs centaines de milliers de leurs concitoyens ont, à compter d'aujourd'hui, deux semaines pour pouvoir chanter comme Pierre Lalonde naguère: c'est le temps des vacances. Ce sera une rare chance, pour eux, de rompre avec une routine de plus en plus étourdissante et de passer du temps en famille, d'aller visiter des coins reculés ou tout proches, de lire un bon livre les orteils dans l'eau ou de ne rien faire du tout.

«Les Canadiens sont aux prises avec un horaire surchargé», observait Roy Romanow, l'ancien premier ministre de la Saskatchewan et actuel président du conseil consultatif de l'Institut du mieux-être, dans la préface d'un récent rapport de ce réseau de chercheurs. «Manquant de temps, ils se débattent pour satisfaire tout à la fois aux exigences de leur travail, aux demandes de leurs familles et à leurs propres besoins de ressourcement physique et intellectuel.»

Pourtant, la proportion de Canadiens disant travailler plus de 50 heures par semaine a baissé de 15 %, en 1996, à 11 %, en 2009, relève le rapport. Mais le nombre de ceux qui doivent composer avec des horaires de travail inhabituels (comme les quarts de travail tournants et les horaires irréguliers) a aussi grimpé (à 29 %), tout comme celui des travailleurs prenant aussi soin d'une personne âgée dépendante (28 %) ou de jeunes enfants et de parents vieillissants (16 %). Ce qui a aussi augmenté, c'est le temps à faire la navette entre la maison et le travail, ainsi que le recours à Internet et autres téléphones «intelligents» capables de vous trouver et de vous ramener instantanément au bureau, partout et en tout temps.

Bilan: la proportion d'adultes qui se disent débordés était passée de 16 %, en 1992, à 20 %, en 2005, note le rapport. Le nombre d'ados de 15 à 17 ans qui prennent au moins un repas en famille s'était effondré, quant à lui, de 64 à 35 %, en 2005, alors que le temps moyen consacré à des activités de loisir dans une journée passait de 15 %, en 1998, à 12 %, en 2005.

Il est urgent, dans ce contexte, d'améliorer la conciliation famille-travail, disent les chercheurs de l'Institut du mieux-être. Il en va de la qualité de vie des Canadiens, de leur santé et même de leur productivité à long terme. Il faudrait entre autres, leur donner plus de congés, actualiser les normes minimales du travail, avoir des horaires de travail plus souples, offrir plus de soutien à ceux qui prennent soin d'enfants et de parents et rendre les villes plus conviviales.

On voudrait, en attendant, que les gens puissent au moins décrocher de cette vie de fou durant quelques semaines dans l'année. Le malheur veut que les employeurs canadiens soient parmi les plus chiches de l'ensemble des pays développés en matière de jours de congé. Selon une enquête la firme Expedia.com, les Canadiens avaient eu droit à une moyenne de 19 jours de congé en 2008, contre 26 au Royaume-Uni, 27 en Allemagne ou encore 38 en France. Seuls le Japon (15) et les États-Unis (13) traitent encore plus mal leurs travailleurs.

Les économistes sur le plaisir des vacances


Comme nos jours de congé sont comptés, il est important de les utiliser judicieusement, disent des économistes qui se sont penchés sur la question. Après tout, on publie bien des tas de livres, chaque année, sur l'optimisation du temps de travail, plaident ces experts en économie comportementale cités dans un long article du Boston Globe le mois dernier.

Des expériences auraient montré, par exemple, que des trois grandes étapes des vacances (l'expectative, l'expérience et son souvenir), celle qui apporte le plus de plaisir n'est pas celle que l'on croit. Les gens auraient, en effet, souvent tendance à se plaindre de toutes sortes de désagréments et de contrariétés durant leurs vacances, alors que les semaines qui les précèdent sont généralement marquées de rêve et d'excitation et que les semaines qui suivent permettent de se remémorer de bons souvenirs.

Certains disent qu'on ne garderait de nos vacances que leur moment le plus fort et la dernière impression qu'elles nous ont faite. Cette théorie, dite «du sommet et de la fin», amène des chercheurs à penser que la meilleure façon de profiter de ses vacances n'est pas, comme on le croit, de les mettre à l'abri de toute perturbation, mais au contraire de les interrompre à quelques reprises afin de multiplier ces épisodes de «sommet et de fin». «Si vous marquez des pauses dans une expérience hédoniste, vous l'intensifiez», affirme dans l'article Leif Nelson, professeur de l'école de gestion de l'Université Berkeley.

Selon d'autres chercheurs, le grand avantage des vacances serait qu'elles nous forcent à surmonter notre tendance naturelle à la procrastination en nous permettant de faire des activités de loisir que nous ne se serions pas donné la peine d'organiser sinon. «Il faudrait se fixer ce genre d'obligation un peu plus souvent, ne serait-ce que pour une journée ou deux, dit une autre chercheuse de l'Université de la Californie, Suzanne Shu. On s'amuserait plus souvent.»
2 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 19 juillet 2010 10 h 51

    Latin!

    Il va falloir que vous révisiez votre latin. Votre titre signifie vacances interrompu (sic).

  • Éric Desrosiers - Chroniqueur 20 juillet 2010 14 h 16

    Justement!

    Cher Monsieur Auclair,
    ces "vacances interrompues" du titre font référence à cette suggestion de certains experts évoquée à la toute fin de mon article.
    Bon été!