Essais québécois - Montferrand en quête de lui-même

La légende a fait de Jos Montferrand, né à Montréal en 1802, le «Samson du peuple canadien». «Le colosse, écrit le vulgarisateur historique Marcel Tessier, est un homme d'honneur, modeste, au regard doux; il a été éduqué selon les règles de la religion.» On ne sait, officiellement, que peu de choses de lui, sinon qu'il pouvait laisser sa marque dans un lieu en imprimant le talon de sa botte au plafond. Le relatif mystère qui l'entoure laisse donc le champ ouvert à toutes les conjectures.

En 2007, dans Jos Montferrand. Le géant des rivières (XYZ), le journaliste Mathieu-Robert Sauvé le dépeint en géant généreux et romantique, habité par le goût de la lecture. Une sorte de Cyrano de l'Outaouais, quoi. Paul Ohl lui a aussi consacré, récemment, un volumineux roman biographique, nourri d'imagination.

Le Jos de P. J. Poirier s'inscrit dans ce courant de fiction historique ou d'histoire romancée qui met Montferrand en vedette. Diplômé en ingénierie, Poirier est un jeune romancier qui souhaite, par son oeuvre, participer à la création de l'identité québécoise, comme le propose L'Identité manifeste, le manifeste du collectif Identité québécoise (IQ) dont Poirier est un des fondateurs. Dans ce texte publié le 24 mai dernier sur la Toile, Poirier invite sa génération, les 25-35 ans, «très qualifiée, des plus critiques, mais somme toute démobilisée», à vaincre son cynisme et à «renouer avec le sens de la cité». Les membres du collectif IQ, écrit-il, souhaitent produire «des oeuvres artistiques s'appuyant sur une réflexion identitaire» parce que l'identité, constituée de repères communs, «est au coeur de l'action humaine». Poirier interpelle donc les «patriotes de tous les horizons» afin qu'ils s'engagent «dans un pèlerinage salvateur». Son Jos, d'une certaine manière, est un pas dans cette direction.

Montréal qui sent fort l'ancien temps

À l'image de la jeune génération actuelle, le Montferrand adolescent de P. J. Poirier se cherche, est en quête de lui-même. Il a «grandi dans un confort relatif» et rêve de «grandes choses», mais ne sait pas exactement lesquelles. Au début du roman, alors que nous sommes à Montréal en 1819, Jos a seize ans. Sa mère le pousse à se trouver un emploi, mais, un peu Tanguy sur les bords, il refuse et préfère s'entraîner à la boxe. Mis à la porte de chez lui, il erre dans un Montréal qui sent fort l'ancien temps. Poirier, en effet, multiplie les notations qui évoquent l'ambiance olfactive de l'époque: «forte odeur d'urine», «odeur de moisi», «odeur d'oignon cru», «son tablier sentait le vomi», «forte odeur de viande faisandée», «odeur de sueur et de défécation». On comprend que, en ville, le bon vieux temps «dégageait».

Montferrand, donc, finit par se chercher un emploi et en trouve un, grâce à un jeune arriviste anglais du nom de Peter Aylen, fraîchement débarqué à Montréal, qui l'engage comme fier-à-bras pour collecter l'argent de Molson auprès des mauvais payeurs. Comme héros des Canadiens français, on a déjà fait plus évident. Le passage en ville d'un maître de boxe anglais permettra au jeune homme, grâce à une mise en scène de son ami Aylen, de devenir la fierté des siens, le temps d'un K.-O. au Champ-de-Mars. Le héros d'un jour s'engagera malgré tout comme canotier pour la Compagnie du Nord-Ouest, propriété des marchands de fourrure anglais.

On le retrouve, en 1832, bûcheron pour la famille Wright, sur les rives de la Gatineau. Toujours aussi fort mais paumé, il boit plus que son soûl et travaille parfois comme fier-à-bras électoral, à la demande de Molson, pour le Parti bureaucrate, adversaire du Parti patriote, «par esprit de contradiction», «pour irriter les fanatiques de la patrie», suggère le romancier. «C'est-ti pas triste de voir ce que vous devenez, lui lancera un cabaretier patriote. Boire comme un animal, jouer les gros bras contre les gens de sa race...» Jos se paie alors une cuite monumentale, lâche la bouteille et met «en sourdine son ressentiment envers la patrie».

Sur les rives de la Gatineau, ça joue dur. Les travailleurs irlandais, les fameux «Shiners», employés par un certain Peter Aylen, veulent expulser les bûcherons canadiens-français. C'est donc la guerre, et Montferrand découvre alors que «se battre avec les siens était tellement plus facile et satisfaisant». Le sang giclera, avant que les Shiners ne capitulent.

Cette trêve permet à Jos de renouer avec Aylen, son ami de jeunesse. Ce dernier présente d'ailleurs à Jos une prostituée qui se trouve être la femme d'un orangiste. L'affaire tourne mal et prélude à la bataille de Bytown (Ottawa), qui opposera les orangistes, c'est-à-dire les Anglais et les Écossais, aux Shiners, c'est-à-dire les Irlandais, appuyés par Montferrand, qui témoigne ainsi de son amitié pour Aylen. Cet épisode clé, et sanglant, constitue une des principales originalités de cette version de l'histoire de Jos Montferrand puisque, en général, le plus célèbre fait d'armes attribué à ce dernier l'oppose aux Shiners. Or, ici, dans ce carnage, il est à leurs côtés.

Faut-il, peut-on, même, tirer des conclusions à valeur identitaire de ce roman? Risquons-nous. La quête de soi incertaine du Montferrand que nous offre P. J. Poirier n'est pas sans écho dans notre actualité. Les Québécois de 2010 aussi rêvent de «grandes choses», mais s'enlisent dans une indétermination qui flirte parfois avec le reniement d'eux-mêmes. Jos Montferrand, ce «mercenaire fougueux et sans allégeance», selon la vision qu'en donne Poirier, peut-il les inspirer? Peut-être, mais moins comme un guide que comme un motif de réflexion. N'incarne-t-il pas une force d'agir mal canalisée, parce que privée de repères?

La conclusion du manifeste du collectif IQ, comme ce roman, est ambiguë. Peut-on vraiment réfléchir et agir «sans égard aux allégeances politiques»? Que signifie, de même, l'appel à parler «québécois dans toutes les langues»? Comme son personnage, P. J. Poirier semble poursuivre une quête fascinante, mais douloureuse et incertaine, à l'image du Québec actuel.

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louisco@sympatico.ca

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