Debout après la folie

Une image de la Crise d’Oka, il y a vingt ans
Photo: Patrick Sansfaçon Une image de la Crise d’Oka, il y a vingt ans

«Ce ne sont plus nos femmes / qui chantent le printemps / ce ne sont plus nos champs / qui sondent le temps», se lamente Louis-Karl Picard-Sioui dans la dernière livraison de la revue Exit. Il aurait dû voir, samedi soir passé au camping de Mashteuiatsh, une Kathia Rock complètement électrisée faire manger dans sa main un public plutôt bon enfant de buveurs de bière et de bouffeurs de biftecks sur le gril, aventuré hors de ses caravanes. Une danse du poteau sans poteau, danse du pylône du Nord, haute tension. Et peut-être bien qu'une Kathia Rock ne fait pas le printemps, mais peut-être que si, et qu'avec ce si-là on pourrait mettre le Québec dans une bouteille de Cuvée des Braves et envisager de recycler la marque nationale.

Il y a vingt ans, un caporal blanc tombait, fauché sous la pinède. Au solstice précédent, comme nous le rappelait en ces pages, la semaine dernière, monsieur Gil Rémillard, les autochtones de tout le Canada avaient accusé le Québec, lequel, isolé, poursuivait ses propres visées constitutionnelles, de les avoir laissé tomber, comme si les provinces de l'Ouest n'avaient pas, de leur côté, fait bloc contre le principe de l'autonomie amérindienne. En 1981, dix premiers ministres qui s'entendent sur le dos du onzième, c'était correct. Cinq ans plus tard, alors que le seul accord de sept provinces représentant 51 % de la population canadienne était requis, voilà que tout à coup on ne pouvait plus se passer des foutus mangeurs de soupe aux pois! Il fallait un coupable devant l'Histoire et il était tout trouvé, ce serait nous, coup de poignard dans le dos de nos frères, comme un point d'orgue à la Nuit des longs couteaux. L'imbécillité du maire d'Oka et la subtilité pachydermique de l'escouade tactique de la Sûreté du Québec feraient le reste.

Vingt ans plus tard, bien de l'eau a passé sous les ponts et les ponts eux-mêmes ont pratiquement cessé d'exister. À une certaine hauteur, quelque part entre les officines politiques et le ronron télévisé, c'est le vide intégral. Et ce sont ces ponts que, modestement, une revue de poésie et son dossier spécial intitulé Dialogue proposent de commencer à rebâtir, en jetant, entre le rêve et les communautés réelles, des passerelles tissées d'images patientes et de mots fragiles, comme autant d'arcs-en-ciel au milieu d'une embellie: «Marchons ensemble / Le coeur en émeute / Saumon de tumultes / Au noble portage / Printemps des songes / Parfum d'émeraude et omniscients bourgeons / Chants d'eaux délicates / Échos d'enchantements aux entrailles du deuil / Le sang versé unit la rivière à ses sources» (Pierrot Ross-Tremblay).

Il passe parfois chez ce Ross-Tremblay un souffle comme mironien: «À la lumière de l'air d'épinettes / Aux contrées escarpées / La forêt sincère / Convie notre songe et nos pas.» Mais tout est beau et à méditer ou découvrir dans ce dossier, de la superbe maquette de la couverture à l'éclairante présentation de Jean-François Létourneau, avec ses appels à étendre «notre conscience à l'immensité du territoire» et à «renouer avec la puissance d'un rêve commun», aux fulgurances panaméricaines d'un Yves Sioui Durand, en passant par les vérités simples, élémentaires et cosmiques de Rita Mestokosho: «Et le jour couche avec la nuit.» Sioui Durand: «l'hélicoptère déchirera nos âmes / la pelle mécanique s'attaquera / au granit de notre mémoire / et il n'y aura alors qu'un beau tapis de concassé / devant nos porches à la lisière des arbres / Il fera alors très très très clair / dans les bungalows de l'habitude.»

Dans la magnifique incantation qu'il a couchée sur le papier au bord de la rivière Romaine, future harnachée et bétonnée des petits castors bricoleurs de notre symbolique nationale, la voix de Sioui Durand porte avec une grande force qui, au-delà de son écriture théâtrale, révèle un vibrant poète, pris du «vertige d'être encore là»: «Hors des réserves / Qui demain seront les nouvelles banlieues / D'un monde devenu définitif.»

«Les poètes réunis dans ces pages nous le rappellent, annonce J. F. Létourneau: nous appartenons à une terre. L'image est simple. Et pourtant, tout semble nous en éloigner.» Bien vrai. Quand donc avez-vous vu pour la dernière fois quelqu'un se planter le nez dans la corolle d'une fleur sauvage, ou même domestique, et humer la vie jusque dans son tréfonds? C'est la peur (de la guêpe, de la bébitte impure, jusqu'à l'écrasement définitif du microbe par la technologie) qui partout triomphe. Et pour tout le reste, il y a Mastercard, évidemment. Plusieurs de ces poèmes sont comme autant de sentiers tracés vers la tendre intimité du monde. Ils ne sont que pistes à suivre entre les repères de la tradition et l'invention d'un langage à partager, invitation grande ouverte (on pense à ceux de Joséphine Bacon), éternel recommencement de la parole sous nos yeux. Johanne Laframboise: «Après un long sommeil, je me retrouve à l'orée des syllabes.»

Oui, ce monde naturel avec ses délicats ouvrages-rouages férocement niés à coups de solutions techniques, il est tout doucement interconnecté et enraciné dans les millénaires, un chant en monte, que notre civilisation aux insouciantes conquêtes refoule toujours plus loin, vers le fond du bruit.

Le dossier se termine sur un texte qui, coécrit par Létourneau et Ross-Tremblay à l'enseigne du dialogue, possède les accents d'un brillant manifeste. «Laissons la parole habiter l'homme et tentons un mouvement vers la part oubliée de nos mémoires afin d'agrandir notre conscience du monde et de ce que nous appelons la vie.» Oui. Fondé sur une «capacité intégrale d'indignation et de générosité», c'est un pari poétique que font, au-delà de leurs solitudes, ces deux-là: «réinvestir notre histoire commune, par la poésie, l'art, la culture, et ce, dans le but de re-sacraliser le territoire, les communautés, l'humain.» À lire au plus vite, pour célébrer intelligemment: Oka a vingt ans et toutes ses dents.

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