Essais québécois - Les sondages favorisent-ils la démocratie ?

Dans les années 1940, l'Américain George Gallup, le «plus illustre des sondeurs», soutenait que les sondages allaient grandement contribuer au bon fonctionnement de la démocratie. Soixante-dix ans plus tard, alors que les sondages font désormais partie de notre quotidien, Vincent Lemieux et François Pétry, deux politologues de l'Université Laval, se proposent, avec Les Sondages et la Démocratie, «d'étudier dans quelle mesure les prédictions de George Gallup se sont réalisées».

Pour ce faire, ils utilisent une définition empirique de la démocratie, formulée par le politologue américain Schattschneider en 1960 et qui se résume à six grandes caractéristiques: la compétition entre les partis politiques, la réceptivité des dirigeants, la qualité de leur leadership, la politisation des conflits (attirer l'attention sur les enjeux importants), la popularisation des solutions adoptées et la participation des citoyens. L'apport des sondages à la démocratie sera donc évalué en fonction de leurs effets, positifs ou négatifs, sur ces éléments.

Questions de méthode


Lemieux et Pétry présentent d'abord quelques questions de méthode. Un échantillon est représentatif d'une population, expliquent-ils, «quand il est, en plus petit, une copie conforme de cette population». Pour assurer cette représentativité, une des meilleures méthodes reste la sélection aléatoire (en gros, des sondages téléphoniques qui sélectionnent les répondants au hasard, à partir de la liste de tous les abonnés). Les experts formulent aussi une mise en garde quant aux sondages par Internet puisque, tant que l'accès à cette technologie ne sera pas généralisé, cette méthode ne permet pas une représentativité valable.

Les sondages peuvent mesurer plusieurs choses. Les questions sur les caractéristiques sociodémographiques des répondants (sexe, âge, niveau de scolarité, profession, revenu), sur leur comportement passé ou actuel et sur leur niveau de connaissances politiques donnent des réponses assez précises. Quand il s'agit de mesurer des opinions, la tâche est plus délicate. Une question fermée (avec deux possibilités de réponse seulement) donne des résultats plus clairs, mais souvent artificiels. L'ajout d'une position médiane dans les choix de réponse peut grandement modifier les résultats. Une enquête de 1977 le montre. À la question: «Les leaders russes essaient tout simplement de s'entendre avec l'Amérique. Êtes-vous d'accord avec cette affirmation?», 50 % se sont dit d'accord, 35 %, pas d'accord et 15 %, sans opinion. En reformulant la question, dans laquelle on précisait cette fois que certaines personnes pouvaient ne pas avoir d'opinion là-dessus ou encore être en désaccord, on a obtenu les résultats suivants: 23 % étaient d'accord, 21 % pas d'accord, 56 % sans opinion!

Cette expérience soulève le problème de la «non-attitude», c'est-à-dire «l'expression d'une opinion qui n'existe pas vraiment», et celui de la formulation des questions. Lemieux et Pétry soulignent notamment que l'ordre des choix de réponse proposés influe sur le résultat, et qu'il faut donc utiliser la technique de la rotation aléatoire pour obtenir un résultat plus juste, et qu'il importe aussi de poser une question équilibrée (avec argument et contre-argument) pour éviter les réponses faussées.

Qu'est-ce que l'opinion publique ?

Les sondages prétendent mesurer l'opinion publique. Or ce concept n'est pas scientifique et ne fait pas l'objet d'un consensus. La définition la plus courante affirme que «l'opinion publique est l'agrégation [la somme] d'opinions individuelles convergentes sur un sujet d'intérêt général». Or, selon certains chercheurs, l'opinion publique qui compte s'exprime plutôt par l'entremise de groupes d'intérêt organisés. D'autres affirment que l'opinion publique des citoyens ordinaires serait manipulée par les élites (par les médias et les sondages) et ne refléterait que l'opinion de ces dernières. Bourdieu dit même que «l'opinion publique n'existe pas», puisque des gens sans opinion répondent aux sondages, que ces derniers privilégient des questions choisies par les élites et que les répondants n'ont pas toujours l'intention d'agir dans les dossiers sur lesquels on les questionne.

Une soi-disant opinion publique émanant de citoyens peu ou mal informés peut-elle valoir, demandent Lemieux et Pétry? Les enquêtes, en effet, suggèrent que les citoyens canadiens sont peu informés et que ce niveau baisse plus qu'il ne progresse. Ils utilisent souvent des «raccourcis» (sympathie pour le candidat au lieu d'une analyse de contenu) pour se prononcer. Les pessimistes concluent que cette incompétence discrédite les sondages comme instrument démocratique, alors que les optimistes concluent que les sondages permettent au contraire au public «d'exercer au maximum» le minimum d'information raisonnable et sensée dont il dispose. Lemieux et Pétry, dont la perspective se veut scientifique, refusent de trancher sur cette question normative, mais ils reconnaissent le problème soulevé par l'incompétence civique et précisent qu'il «semble nécessaire que les leaders politiques et les médias se chargent de simplifier et de cristalliser les enjeux publics de manière à rendre l'action démocratique possible».

En conclusion de cet ouvrage savant, très instructif et relativement accessible, les politologues se prononcent sur l'apport des sondages aux six caractéristiques de la démocratie telle que définie par Schattschneider. Selon eux, donc, les sondages contribuent à la compétition et à la transparence pendant les campagnes électorales, favorisent la réceptivité des dirigeants politiques, améliorent le leadership politique, aident à la popularisation des options en donnant «parfois la parole aux citoyens ordinaires contre les intérêts organisés», mais, sans l'empêcher, ils ne favorisent pas vraiment la participation citoyenne et contribuent peu à la politisation des conflits, qui reste l'affaire des médias et des politiciens.

Les sondages, en d'autres termes, peuvent servir la démocratie à certains égards, mais ils ne feront pas le travail pour nous et restent des instruments à manipuler avec soin.

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louisco@sympatico.ca
21 commentaires
  • Mario Jodoin - Inscrit 3 juillet 2010 02 h 24

    Pardon ?

    «il «semble nécessaire que les leaders politiques et les médias se chargent de simplifier et de cristalliser les enjeux publics de manière à rendre l'action démocratique possible».»

    C'est justement ce qu'on fait trop !

    On résume tellement les enjeux complexes de notre société que plein de gens se permettent de dire « je ne connais pas vraiment ce sujet, mais je pense que...». Et il faudrait les simplifier davantage ?

    J'apprécie justement le Devoir parce qu'on y analyse les sujets en faisant ressortir les différents aspects des enjeux qui en découlent. Ai-je tort ?

  • Jacques Morissette - Inscrit 3 juillet 2010 07 h 41

    Les sondages...

    Les sondages ne font pas qu'influencer les politiciens. Ils influencent aussi les sondeurs. Car ça peut servir aussi d'instrument de propagande.

  • robert barberis - Inscrit 3 juillet 2010 09 h 56

    les sondages CROP ne sont pas fiables

    politique-fiction

    

Suite à l’entente sur les salaires et les conditions de travail (le normatif) que le gouvernement Charest vient de signer avec les 470,000 employés de l’Etat, Crop-La Presse est en train de préparer un sondage. L’entente ayant été obtenue en fin de semaine dernière, il faut laisser passer un peu de temps mais pas trop pour que l’effet politique favorable à Jean Charest se fasse sentir. Le cri (retenu) de triomphe de Monique Gagnon-Tremblay aura ému tout le Québec.

    Il faudrait que ce sondage paraisse dans La Presse de manière à atteindre cinq objectifs :
    1- faire oublier la corruption libérale (Ci-max , les garderies, les Fiers, les prête-noms pour financer le Parti libéral, les coûts 25% plus élevés dans la construction, les pertes à la Caisse de dépôt, la défense des infirmières du privé qui empêche une entente avec les Infirmières de la FIQ) ;
    2- influencer le vote du 5 juillet dans Vachon ou bien neutraliser la victoire de Martine Ouellet du Parti québécois.
    3- semer le doute sur le leadership de Pauline Marois
    4- répandre l’idée que Jean Charest gouverne bien même s’il a des problèmes d’éthique mais ce sont des questions secondaires grossies par le Parti québécois
    5- alimenter les conversations de l'été sur le sujet suivant: Charest remonte la côte.

    p.s. rappel : les sondages CROP ne sont pas fiables.
    ls font partie de l’arsenal de propagande de Paul Desmarais pour maintenir en place un système politique auquel le "p’tit gars de Sudbury" est sentimentalement attaché.

    Robert Barberis-Gervais, Vieux-Longueuil, 3 juillet 2010

  • Socrate - Inscrit 3 juillet 2010 10 h 13

    lampadaires

    Les sondages sont aux politiciens ce que les lampadaires sont aux ivrognes; ils fournissent bien plus un appui qu'un éclairage. (Anonyme) Jean-Marc Léger, JDM, 30/06/2010

  • Alias - Inscrit 3 juillet 2010 10 h 17

    Le sondage instrument de manipulation

    Sur PBS le 10 juillet 2009, Bill Moyers a exposé ce qui me semble être une nouvelle utilisation des sondages : l'industrie des assureurs en santé américains, menacée par le projet de réforme de santé du président Obama, a engagé des sondeurs sous la direction du Dr. Frank Luntz avec mandat d’étudier comment la population percevait l'industrie de la santé, quels étaient les mots et les expressions qui lui plaisaient, quelles étaient leurs craintes, dans le but d’apprendre comment leur présenter leur propre option, et comment discréditer celle du président Obama (THE LANGUAGE OF HEALTHCARE 2009). Autrement dit, les sondages servent à apprendre ce que la population désire ou pense d’un sujet, non pour essayer de s'y conformer, mais pour savoir comment lui présenter ce que l'on veut qu'elle accepte, ou refuse. Le sondage est devenu un instrument de manipulation, contraire à la démocratie.