Descente aux enfers

La descente aux enfers des Occidentaux en Afghanistan s'est accentuée de façon catastrophique au cours du printemps qui s'achève, et en particulier dans les dernières semaines.

L'incroyable interview de Stanley McChrystal à Rolling Stone, avec tout ce venin craché contre ses supérieurs politiques, puis le renvoi spectaculaire du général par le président Obama, sont les signes extérieurs les plus symboliques de la division, du désarroi, voire du début de panique — avec sauve-qui-peut à la clé — qui s'emparent progressivement des responsables politiques et militaires devant l'impasse afghane.

On l'a vu à La Haye, à Ottawa, à Berlin, où — «mission accomplie» ou pas — on fixe désormais la porte de sortie... en comptant les mois et les jours! Même si certains politiciens d'Ottawa se donnent de petits airs en parlant encore de rester un peu plus, pour faire du «social» et de la «formation» sur le terrain...

Désormais, le sentiment croissant du sauve-qui-peut — qui alarme et désole des militaires comme Stanley McChrystal — s'étend à Washington. Et de façon amplifiée, puisque cette guerre, plus que jamais, est d'abord et avant tout une guerre américaine: plus de 80 % des effectifs étrangers sur le terrain sont de nationalité américaine.

Ces dernières semaines, les forces armées américaines ont perdu leur millième soldat en Afghanistan (on approche les 1800 morts pour l'ensemble des combattants étrangers tués depuis 2001). De plus, le mois de juin 2010 aura été — et de loin — le plus meurtrier pour les forces de l'OTAN, avec plus de 90 décès violents dans leurs rangs... et juin n'est même pas terminé! On se rapproche ainsi des taux mensuels des pires périodes de la campagne d'Irak, entre 2004 et 2007.

Autre déprimant record de l'équipée américano-alliée en Afghanistan: cette intervention est devenue, ce printemps, le plus long engagement guerrier à l'étranger de toute l'histoire des États-Unis d'Amérique. Plus long que la Seconde Guerre mondiale. Plus long que la guerre de Corée, dont on soulignait vendredi le 60e anniversaire. Et maintenant plus long que la présence au Vietnam — l'un des plus grands traumatismes jamais subis par la «république impériale».

McChrystal et ses adjoints s'ouvrant de manière effrontée, arrogante et grossière au journaliste qui les suivait, c'était comme un acte manqué. Non seulement un suicide professionnel semi-conscient pour le premier intéressé, mais aussi l'expression d'une frustration, d'une impuissance intolérables devant une situation devenue insoluble. Insoluble même par la confusion, l'indétermination de la «mission» — on me pardonnera de mettre systématiquement ce mot entre guillemets.

Parce que — c'est en filigrane dans l'article de Rolling Stone — les Occidentaux ne savent littéralement plus ce qu'ils font en Afghanistan.

Est-ce un combat anti-insurrectionnel ou antiterroriste? Quel est donc l'ennemi: al-Qaïda ou les talibans? Quels talibans, au juste? Inversement, qui sont les vrais alliés: le président Hamid Karzaï? Le gouvernement pakistanais? Mais sont-ils fiables? Est-ce que l'on doit tuer les ennemis... ou est-ce que l'on essaie plutôt (comme on l'avait fait en Irak en 2007 avec les rebelles sunnites) de les acheter avec des sacs d'argent? On en coopte une partie... mais lesquels, et comment? Quelle part, dans cette intervention, entre le «socio-économique», la reconstruction de l'Afghanistan (thèmes chers au Canada, dont on se gargarise encore parfois à Ottawa) et l'engagement proprement militaire? Entre le diplomatique et le militaire?

Toutes ces questions sont dans l'air depuis des mois, sinon des années. Elles restent sans réponses concrètes. La magie «obamienne» n'opère décidément pas sur ce front. La confusion est totale. Une date de retrait (l'été 2011) a été avancée, fin 2009, par le président dans son énoncé «stratégique» sur l'Afghanistan. Mais personne ne croit à un «succès», même minimal, à cette date... Alors, vraiment, départ dans un an? «Non, ce n'est pas exactement ce que nous avons dit», lance-t-on maintenant à Washington. Allez savoir!

L'arrogance des militaires et leur mépris envers le pouvoir civil censé les diriger sont répréhensibles. Mais leur exaspération devant ce chaos conceptuel se comprend parfaitement. La «mission» est dans une impasse. Le départ fracassant de McChrystal peut au moins avoir la vertu de réveiller des Américains — et leurs alliés — pour bien leur faire voir qu'ils vont droit dans le mur.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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francobrousso@hotmail.com

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