Amours, délices et orgues - La noce ou l'apothéose de la fête

La mariée félicitée par Languirand, le célébrant. Une surenchère de détails qui allient symbolique romantique et traditions déchues, le mariage persiste et signe malgré sa chute de popularité.<br />
Photo: Photo Yung-chien Lew La mariée félicitée par Languirand, le célébrant. Une surenchère de détails qui allient symbolique romantique et traditions déchues, le mariage persiste et signe malgré sa chute de popularité.

Une noce, c'est de l'ouvrage. L'amour aussi, paraît-il. Ces deux-là sont faits pour aller main dans la main. Des mois de turbin, des dépenses somptueuses et beaucoup d'amis pour mettre l'épaule à la roue afin de créer douze petites heures de magie dans une vie. Tout ça pour ça et pour dire «oui»? Eh bien oui au carré; je recommencerais demain matin. Et avec le même homme.

Préparer un mariage, la cérémonie et la noce, éprouve un peu le couple, le portefeuille et le sens de l'organisation, exacerbe le perfectionnisme et le sens du détail, émousse les nuits... «La fatigue fait partie du mariage, mais on apprend à se connaître», a sagement laissé tomber le père Lacroix, qui présidait à la cérémonie avec Jacques Languirand, respectivement représentants de la justice et du divin.

Mais outre la cérémonie empreinte de recueillement, de serments, de nervosité, de chants et de rires soulagés, une noce repousse les limites de la mort, impose un bâillon au quotidien, le temps d'une journée qui se veut rien moins que parfaite, un hiatus au coeur de nos vies, une trêve dans la bataille de la survie.

Déjà, il a fallu apprendre le tchèque, langue slave que je maîtrise à coups de dekuju (merci), vino (facile), na zdravi (santé!), muj manzel (mon mari). Précédé de: Opravdu si myslíte, ze budeme klást zluté ubrus s cernymi olivami na tabulky? Mé jméno není Manon des zdroje (Croyez-vous vraiment que nous allons mettre une nappe jaune avec des olives noires sur les tables? Je ne m'appelle pas Manon des Sources!). Très divertissant... surtout après.

Le mariage s'est déroulé en Moravie du Sud, dans les Cantons-de-l'Est; ça m'apprendra à vouloir me dépayser. Et le traiteur était une Iranienne du Nord, un mélange tout à fait dissonant entre deux cultures qui ne sont pas faites pour se rencontrer et qui s'éprouvent dans l'incompréhension mutuelle tout en visant le divorce. Le mot «haïr» en persan, vous connaissez? Motehnafer boudan. En roulant bien le «r».


L'union subversive


Jamais je n'aurais soupçonné que l'institution du mariage pouvait déranger autant en 2010. Le mariage est devenu plus subversif que la cigarette, l'échangisme, se désabonner de Facebook ou sortir avec un intégriste musulman.

«Mais pourquoi se marier? En a-t-on si honte qu'il faille s'en justifier?», peut-on lire dans Histoire du mariage (Robert Laffont, 2009), un volumineux et passionnant ouvrage de moeurs consacré à cette tradition millénaire qui bat de l'aile.

En 1980, au Québec, le taux de mariages était légèrement plus important qu'au début du siècle dernier. Trente ans plus tard, en 2009, on en compte 70 % de moins. Et seulement 20 % des couples divorcés se repassent une alliance à l'annulaire; les autres fredonnent Jeanne Moreau: «Non, pas la bague au doigt, juste un fil de soie...»

Chez les intellos, les baby-boomers, les artistes, les libres penseurs, les rebelles, les républicains, les athées et les marins, peu de gens mariés, quelques divorcés, donc beaucoup de candidats pour le lancer de la jarretelle et du bouquet. Et plus ils vieillissent, plus ils font de contorsions pour l'attraper, au risque de se luxer ce qui leur reste de cynisme.

Si j'ai bien saisi le message empreint de réserve bon teint et de pudeur en filigrane, de fuite devant les serments extrêmes ou de cicatrices encore apparentes près de la région du plexus, on ne devrait plus retrouver la foi une fois qu'on a chuté de sa croix.

Mais j'ai également été très surprise de voir combien de couples unis, maritalement ou non, célibataires par choix ou pas, étaient émus par ce plongeon et ce partage d'amour (oh les gros mots), combien de jeunes ont éprouvé la pulsion de nous imiter, nous ont avoué en catimini et à demi-mot qu'ils nous enviaient cette échappée déraisonnable qui brave une époque individualiste et désenchantée.

Oui, la noce est une fête dédiée à l'Amour, à Vénus, déesse du vendredi. L'amour à la puissance 50, ça vous déménage le palpitant. Et chacun met du coeur à redonner ce qu'il reçoit de cette journée fondée sur l'espoir et le don de soi (ou de sa main gauche), de son temps si précieux.

«Quoi? Y'aura pas de cadeaux?», s'est exclamé mon B en déchiffrant l'invitation. «Non, chéri, nous n'avons besoin de rien.» «C'est pas vrai, maman, on n'a pas de Wii.» Chacun son interprétation du Wiiiii je le veux.

Et chacun sa définition du don; la mienne vient avec une bouteille de bulles, un large sourire et la promesse muette d'un appui présent et futur lorsque les nuages encombreront le ciel.


Convoler en juste noce


«Le mariage est le seul contrat privé de notre société entre deux personnes qui ait lieu avec un cérémonial particulier, coûteux, public, où les parentèles et les amis sont convoqués et témoignent par leur présence de l'alliance réalisée. Aucun autre acte contractuel n'engage aussi fortement à des prestations rituelles, à des festivités, à des dépenses collectives pour les amis et les membres des deux familles», indique Histoire du mariage. «Les mariés préparent, des mois, voire un an à l'avance, une fête qui se veut à leur image, où les amis interviennent avec des créations musicales ou spectaculaires. Une "oeuvre d'art rituelle" est créée chaque fois, qui doit refléter la personnalité des époux et les circonstances de leur vie.»

River l'amour sur le socle du rite tout en lui donnant des ailes, demander à chacun de témoigner de cet instant, cela remonte à la nuit des temps et existe chez tous les peuples. Encore aujourd'hui, et malgré les unions «chambranlantes»: «On invoquera la tradition, toujours fantasmée, pour ancrer l'engagement dans la durée d'un temps immémorial, et espérer qu'il sera aussi solide que ceux du passé.»

Et le lendemain de cette faste fête qui caracole entre folie et démesure, une fois qu'on a convolé, trop bu et bien mangé, dansé tout son saoul, abandonné d'exquis cadavres derrière soi, on se réveille un peu «torchon, chiffon, carpette», convaincus d'avoir rêvé ce plus beau jour de notre vie.

On ouvre un oeil sur les vestiges, ça tangue un peu dans l'entrepôt. On demande à son nouveau mari, d'une voix pâteuse doublée d'une haleine douteuse: «T'as préféré quoi dans notre mariage?» Du tac au tac il répond: «Toi.»

Nous voilà rassurée, c'est bien notre homme, il ne cause pas le tchèque.

La noce s'est évanouie, mais l'amour reste. Vive les mariés!

***

Lu: dans Histoire du mariage (Robert Laffont) sur plusieurs coutumes entourant les mariages depuis l'Antiquité. Pas si loin de nous, la robe noire (que j'ai enfilée) fut très en vogue dans le milieu rural jusqu'à la moitié du XXe siècle en Europe. Ce sont les gens riches qui pouvaient payer une robe blanche à la jeune mariée. La petite robe noire, celle de la messe, des funérailles, convenait aussi pour le mariage. Quant au bouquet, il était envoyé à la jeune fille par le futur marié, le matin même. C'est généralement le dernier qu'elle recevait...

Souri
: en lisant Burqa fashionista de Peter de Wit, une série d'illustrations humoristiques autour du thème de la burqa, désormais interdite en France. Casse-gueule comme sujet? Le dessinateur néerlandais s'en sort avec brio et marque d'un trait d'humour un problème de société qui n'a pas fini de nous hérisser. Au fait, on s'habille comment pour son mariage quand on porte la burqa noire?

Aimé: Nuits de noces, un recueil de nouvelles d'Astrid Éliard. Six couples, six mariages, six nuits de noces, six mondes. Une écriture en dentelle qui nous ramène au moment où le mariage n'est pas encore consommé par des mariés encore vierges ou non. «J'ai toujours trouvé les mariages tristes, à cause des illusions qu'ils projettent comme des hologrammes sur les visages des gens, pour leur façon de forcer la main au bonheur. Les mariages ne font rien disparaître des haines familiales, des rancoeurs et des tristesses, ils n'effacent pas les jalousies, les dettes d'argent et de coeur.» Le ton est donné, mais l'auteure n'a pas le vin triste.

À offrir.

Relu: avant le mariage, Éloge du mariage, de l'engagement et autres folies (Albin Michel) de Christiane Singer. Un véritable cours de préparation à... Toujours aussi lumineux, pénétrant, très inspirant. Pour comprendre le geste et le sacré.

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- «Quand on s'engage dans une sacrée aventure — et dans une aventure sacrée — l'hypocondrie n'est plus de saison.»

- «Cette nuit j'ai rêvé de noces qui dureraient longtemps — et où chacun apporterait un cadeau singulier: du temps.» — Christiane Singer, Éloge du mariage, de l'engagement et autres folies.

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cherejoblo@ledevoir.com
8 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 25 juin 2010 08 h 07

    «Je suis en amour...j'en savoure les délices...et les orgues ont joué...

    ...lors de «mon» troisième mariage. Je corrige...lors de «notre» mariage à Denise et à moi. Denise, cadeau de la vie, petit et grand «V» - femme avec laquelle je ne suis pas «tombé en amour» mais de qui je suis devenu...amoureux. Vous vous imaginez : deux «vieux croûtons» de 59 et 58 ans, chacun porteur de son Histoire de vie, qui décident de dire «OUI» à l'Amour donc oui à l'engagement...une de mes tordantes craintes et appréhensions...mon passé m'en étant si élogieuse référence. Sauf que l'Amour était et est encore plus fort...plus de 7 ans plus tard. Au cours de la cérémonie religieuse tenue à la Cathédrale locale, je me suis approché de l'oreille...peut-être aussi du coeur de Denise...pour lui glisser : «Que dirais-tu d'un trente ans ensemble...?» Elle m'a souri, le regard droit dans les yeux...ouf ! et m'a dit : «C'est plein d'allure...» Et voilà nous poursuivons sur cette allure, sur ces élans que nous procure l'Amour nous unissant.
    À l'Amour, à Denise et, humblement à moi, je dis MERCIS d'exister.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages
    www.unpublic.gastonbourdages.com

  • Solal - Inscrit 25 juin 2010 08 h 37

    Un serment plus mortifère

    Louer le serment que se font deux êtres… de ne plus changer d’avis… de vie. Existe-t-il de serment plus mortifère ? se demandait la sagesse, la lucidité de Christiane Singer. Comment faire durer une histoire d’amour ?
    En le voulant. En se disant qu’une histoire d’amour ne doit pas se figer, se fixer, qu’elle est plastique et que rien n’est donné, car tout se construit. Changer à deux suppose vouloir changer à deux. D’où la nécessité d’un souci perpétuel de l’autre, de ce qu’il est, ce qui reste immuable en lui, ce qui change, se modifie, se métamorphose, disparaît. Il faut vouloir construire et revendiquer le pragmatisme. Trop de couples croient évoluer dans l’idéal, la perfection, l’absolu, et se défont dès le premier craquement. Or c’est l’occasion d’édifier, d’échafauder, de fabriquer un couple. Nous vivons dans l’ère du jetable. Dès qu’un problème surgit, on ne sait, ne veut ni ne peut le résoudre. Alors, on détruit, on casse, puis on se sépare. Dans cette logique, on se prépare à faire de sa vie un champ de batailles et de ruines. Je vous souhaite cette haute exigence toute stoïcienne d’un mariage, d’un contrat entre des “gens de loyauté et de capacités éthiques semblables”, qui s’engagent “à produire de la jubilation à deux et à écarter toute occasion de peine”… Quelle exigence ! Faire de l’ombre au mortifère pour vivre une union solaire n’est pas une facilité, il ne consiste pas à obéir à sa pente naturelle – la veulerie, la simplicité, l’égoïsme, l’égocentrisme, la muflerie. Il est une tension, une éthique exigeante, une ascèse philosophique. Rien ne serait plus mensonger que de laisser croire qu’une existence philosophique s’obtient en claquant des doigts. L’existence, la vie, la construction de soi obligent et requièrent une volonté de chaque instant – et pendant longtemps. La relation avec autrui également.
    La tanguera Blanchette a

  • Solal - Inscrit 25 juin 2010 11 h 12

    La tanguera Blanchette a...

    La tanguera Blanchette a toujours dansé avec virtuosité sa vie labyrinthée en funambule lucide entre les lignes de sa prose enchantée.

    Tangamente votre,

    Un éternel célibataire solaire.

  • Jeanne Guyon - Inscrite 25 juin 2010 14 h 38

    Du feu et de l'eau, entre ciel et terre!

    Josée, que vos serments soient éternels!

    Cela ne prend que quelques secondes pour donner sa parole, toute la vie pour la tenir, et ce OUI je le veux, prononcé rituellement devant une assemblée sacralise les liens du mariage.

    Pour moi le mariage, c’est se rafraîchir l’âme auprès du corps aimé.

    C’est contempler l’éternité entre ciel et terre en compagnie de l’être aimé.

    C’est entreprendre à deux la quête perpétuelle de la liberté intérieure.

    Et votre mariage va vous conduire infiniment plus loin que vous ne l’espériez!

    Ni toi, ni moi, ni nous, mais selon une vieille légende arabe,
    Je suis toi!

  • Yves Lever - Abonné 25 juin 2010 20 h 42

    Dans cinq ans...

    Josée,

    On sait très bien que dans quatre ou cinq ans, vous aurez une chronique tout aussi brillante sur votre séparation et votre divorce...

    Pour notre grand bonheur...

    On a l'habitude...

    Au fait, le père Lacroix avait quel rôle pour vous qui vous vous dites régulièrement athée ? Comme je vous lis depuis toujours, je sais que vous aimez bien ce bon vieux monsieur sympathique. Je l'ai moi-même rencontré il y a une quarantaine d'années alors que je fréquentais le monastère des Dominicains sur Côte-Sainte-Catherine (avec le formidable André Gignac, trop tôt décédé...)

    Je suppose que ce ne fut pas un mariage religieux. Votre premier l'était-il, comme on peut le supposer ?

    Je suis un ancien Gaspésien, de Marsoui, jésuite défroqué, mécréant heureux, auteur de plein de textes sur le cinéma et même sur l'athéisme.

    Au plaisir des prochaines chroniques.