Un romancier américain

C'est une histoire qui ne peut se dérouler qu'aux États-Unis. Si elle avait fait l'objet d'un roman, les critiques et chroniqueurs auraient souligné non seulement sa profonde américanité, mais surtout comment l'oeuvre dépeint mieux que tous les traités universitaires la nature même du pays, ses paradoxes et surtout ses fractures sociales et institutionnelles.

Le drame, car c'est évidemment un drame, se déroule dans l'Amérique profonde, dans une région qui vit en schizophrène une relation profonde avec la nature. Ces gens sont habitués aux déchaînements de la nature, familiers des ouragans; ils ne bougent pas et reconstruisent. Dans leurs camions Ford, ils vont pêcher l'écrevisse dans les bayous et reviennent à la maison pour jouir de leur divertissement préféré, les courses de stock car ou les épreuves Nascar en dégustant un gombo. Ils adorent la nature, mais leur mode de vie la tue à petits feux. Finalement, ces gens se méfient des gouvernements, surtout du gouvernement fédéral, et croient dur comme fer que toute prospérité vient de l'entreprise privée. C'est leur notion de la liberté individuelle.

L'histoire commence le 20 avril, il y a exactement deux mois. CNN leur apprend que la plateforme pétrolière Deep Horizon vient d'exploser et aurait fait onze victimes. On note en passant une légère fuite de pétrole que les dirigeants de BP évaluent à au plus mille barils par jour. On a confiance dans la puissance technologique du géant pétrolier et on se demande quand la production reprendra. Personne ne s'inquiète pour les tortues, les pélicans et les plages qui grouilleront de touristes dans quelques semaines. BP rassure l'agence fédérale responsable, le Minerals Managment Service.

BP s'est toujours bien entendue avec ce nid de corruption et d'incestes complices avec l'industrie. Lors de la construction de la plateforme en 2001, le MMS n'avait pas requis d'étude d'impact, ni de plan d'urgence en cas de fuite, dont BP disait qu'elle était impossible tellement sa technologie était sans faille. Obama vient de décapiter le MMS. Les pêcheurs de crevettes crient aujourd'hui au scandale, mais chaque fois qu'on a parlé de mieux réglementer l'industrie offshore, ils ont poussé les hauts cris en invoquant la liberté d'entreprendre et les bénéfices économiques pour la région. Il faut dire qu'en Louisiane ou au Mississippi, chaque famille de pêcheur à une belle-famille qui travaille dans le pétrole.

Et BP continue d'occuper tout le champ médiatique, qui pour le moment ne s'inquiète pas trop. Ils ont l'air tellement certains de résoudre ce qui n'est pas encore une crise, car mille barils, ce n'est pas une catastrophe.

***

Le 29 avril, la Garde côtière annonce que la nappe de mille petits barils couvre 3000 kilomètres carrés. Le gouverneur de la Louisiane décrète l'état d'urgence, mais BP se fait toujours rassurante et on la croit, d'autant que le directeur général de BP déclare le 18 mai: «L'impact environnemental de ce désastre sera probablement très modeste.»

Deux semaines plus tard, la nappe de pétrole atteint 24 000 kilomètres carrés. Tout à coup, les grands défenseurs de l'entreprise privée que sont les habitants des bayous, ceux qui méprisent la mainmise gouvernementale dans tous les secteurs, s'inquiètent. Où est le gouvernement fédéral? demandent-ils en colère. Le gouvernement fédéral fait ce qu'il peut et a les moyens de le faire. Car ces gens qui l'admonestent aujourd'hui sont les mêmes qui l'ont amaigri, dépouillé de ses capacités d'intervention. Ceux qui lui demandent de les sauver de la perfide multinationale sont ceux qui ont insisté pour qu'il ne réglemente jamais leurs activités si riches en retombées économiques. Dans la galerie des coupables trônent maintenant Washington et Barack Obama, qui voit sa popularité plonger. Obama annonce un moratoire sur l'exploration offshore. Ce sont les victimes de la marée noire qui montent les premiers aux barricades pour dénoncer ce diktat fédéral qui nuira à l'économie de la région. Il est loin, l'amour des pélicans, des tortues et des crevettes.

Le président s'adresse à la nation, sachant fort bien qu'avec les années on a enlevé au gouvernement central les moyens de résoudre la crise: nul équipement, personnel réduit, garde civile non préparée pour faire face à ce défi technologique, absence d'expertise scientifique. Le sort d'Obama est lié à l'incurie de BP.

Dans son discours de mardi, le président, en conclusion, tire la leçon principale de cette crise: il faut diminuer la dépendance au pétrole et investir massivement dans les sources d'énergie renouvelable. On lui reproche de n'avoir pas pris le rôle de commandant en chef, ce qu'il ne peut faire, et on l'accuse de profiter de la crise pour faire progresser son programme sur les changements climatiques et l'énergie propre.

Le DG de BP comparait devant le Comité de l'énergie. On lui passe un savon bien senti et bien entendu, dans les bayous, on applaudit. Paradoxalement, c'est le même comité qui a proposé une loi qui limite à 75 millions la responsabilité des pétrolières en cas de fuite de pétrole. C'est le même comité qui a donné carte blanche aux BP de ce monde dans leur recherche effrénée de profits. C'est le même comité qui ne s'est jamais soucié du fait que BP a été cité pour 700 violations aux règles de sécurité, pour lesquelles la compagnie a accepté de payer des amendes de 375 millions. Après le discours d'Obama, les habitants de Lafayette étaient unanimes: il faut protéger les crevettes, mais continuer à chercher du pétrole comme avant. Un vrai roman américain.

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8 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 19 juin 2010 06 h 33

    Un vrai roman américain capitaliste jusqu'à la moelle des os.

    Aux States, le fondement de l'impérialisme culturel américain repose sur le capitalisme. Vous ne dites pas le nom de l'auteur qui a écrit ce roman catastrophe. Mais, je pense qu'il s'écrit au fur et à mesure que l'histoire avance.

    Au fond, c'est la collectivité américaine qui écrit cette saga. Et c'est le capitalisme à l'américaine qui sert de toile de fond. Si on se désole pour l'environnement dans ce roman-savon, c'est beaucoup plus dû au fait que les touristes ne viendront peut-être pas cette année.

    Le pire dans tout ça, c'est que nous sommes portés à imiter le style de ce romancier, pour écrire notre propre histoire. Il faut comprendre que ce romancier a la cote à nos yeux. D'autant plus, pour qu'on aime ses récits, des conseillers l'aident à les rendre intéressants.

    C'est le modèle américain et ils sont de très grands spécialistes dans les romans-fleuves. Au point que nous ne pouvons pas écrire notre propre histoire, sans passer par le surréalisme de son fervent diktat. Mal inspiré, nos ambitions légitimes se bornent à ce qu'il a à dire.

  • France Marcotte - Inscrite 19 juin 2010 08 h 55

    Un roman dont on ne voit pas la fin

    Vous résumez monsieur Courtemanche cette histoire qui aurait pu être l'oeuvre d'un romancier à la manière incomparable d'un romancier: en dépeignant la nature même de ce pays, ses paradoxes et surtout ses fractures sociales et institutionnelles. C'est une catastrophe mise dans son contexte et ce contexte est lui-même une catastrophe qui avait tout pour la produire. Mais avec un roman, on peut tourner la page, tandis que là...

  • Jacques Lalonde - Inscrit 19 juin 2010 18 h 12

    Une synthèse éblouissante

    Une très impressionnante que cette chronique! C'est une synthèse rigoureuse et éblouissante des étapes d'une catastrophe dont certains de nos voisins du Sud voudraient en imputer les conséquences au Président Obama. Leur indignation pharisaïque n'a d'égale que leur stupidité et leur entêtement à refuser les seules mesures qui s'imposent pour un meilleur avenir.

    Cette marée noire si irrémédiablement destructrice de notre environnement et de sa faune servira-t-elle de sonnette d'alarme pour décréter un moratoire pour tous les projets de forage de ce côté-ci de la frontière, comme le réclament, par exemple, et avec l'énergie du désespoir, nos concitoyens des Îles-de-la-Madeleine et de la Gaspésie ? Faudra-t-il se résigner un jour et décréter la fin des croisières sur notre majestueux fleuve et son golfe du même nom pour se rendre aux confins de notre état québécois et déguster poissons et homards avec les Madelinots qui prennent pourtant toutes les mesures pour protéger la ressource marine qui est la leur et la nôtre ?

    Jacques Lalonde
    Gatineau
    jlalonde@ca.inter.net

  • André Loiseau - Inscrit 19 juin 2010 19 h 57

    No future


    Et l'on continue à forer comme si de rien n'était. Sarah Palin (l'illuminée) encourage le "drill baby drill". Le canada est fier d'avoir découvert des nappes importantes chez nous...Obama encourage même la prospection.
    À entendre les chercheurs dénoncer la pollution internationale causée par le pétrole, les transformations ajoutées au moteur pour le rendre moins sale et moins dépendant, ce n'est pas la surveillance sécuritaire des puits qu'il faut proclamer pour le futur mais leur abolition pour danger de destruction massive. On ne donne pas un sous pour la recherche d'un succédané, d'un remplacement à cette merde pétrolière. Si le gros cash rentre, les pauvres du monde peuvent bien crever noyés, ...Ils sont habitués à la misère, nous coûtent cher et ne rapportent rien. Je ne serais pas fâché que les plages américaines goûtent bientôt à leur propre médecine impériale.
    Cherchez ailleurs, il n'y a pas d'avenir dans le pétrole! C'est comme pour la guerre (qui brasse aussi beaucoup de sous), il n'y a que la mort.

    En quel foutu monde absurde vivons-nous?