La gloire de mon père

Toute une enfance à écouter des haïkus gaspésiens, proverbes ruraux, réflexions philosophico-comiques, formules rasoirs et autres aphorismes foireux. Le patrimoine vivant dans toute sa verve et sa splendeur.
Photo: Martin Langer, tiré du livre Pour mon père Toute une enfance à écouter des haïkus gaspésiens, proverbes ruraux, réflexions philosophico-comiques, formules rasoirs et autres aphorismes foireux. Le patrimoine vivant dans toute sa verve et sa splendeur.

Cher Gilles,
Je ne me souviens plus du matin où j'ai cessé de t'appeler «papa». Ce jour-là, j'ai pris l'âge adulte à bras-le-corps, ravalé ma langue et cessé de te blâmer pour tout. Dieu sait que tu avais le dos large. Mais quoi que je fasse aujourd'hui, il se trouve toujours quelqu'un pour me rappeler que le fruit n'est pas tombé très loin de l'arbre, «a chip off the old block», comme disent nos voisins. J'ai hérité, paraît-il, de ton énergie (soupe au lait), de tes yeux bleus, de ton instinct patrimonieux, de ta répartie et de ton sens de la formule.

D'aussi loin que je me souvienne, toute mon enfance a été bercée de haïkus gaspésiens, de proverbes ruraux, répliques suaves, épitaphes prémonitoires, aphorismes foireux, réflexions philosophico-comiques, formules-chocs issues du cour classique, pensées aggravantes ou sentencieuses à saveur médicale, tournures locales, fourchures de langue, un genre de patrimoine verbal vivant qui ne se transmet que par la tradition orale.

Aujourd'hui que tu n'es plus, lorsque nous parlons de toi, c'est toujours pour mieux te citer. Et personne d'autre ne pourrait réclamer la paternité d'un jargon aussi coloré. En catimini, j'en glisse une à mon fils de temps à autre. C'est l'héritage que tu lui auras transmis. Il me les répète sans savoir sur quelles racines ces phrases ont germé.

C'est notre courtepointe langagière à nous, notre fourre-tout complice, notre petit bas de laine de mots qui en disent longs mais exigent des explications aux oreilles des «étranges». Quand je balance un «Pousse pas m'man quand a s'rase» (un dérivé de «Pousse pas mémé dans les orties») à ton petit-fils, crois-moi, il devine qu'il doit se tenir tranquille. Et même si l'expression venait de ta grand-mère gaspésienne, elle était encore plus savoureuse dans ta bouche à toi. Comme lorsque tu disais: «Si memère avait des gosses, a s'appellerait pepère.»

Par contre, je ne sais pas d'où tu tenais «Y'a assez de ciel bleu pour tailler un fond de culotte à un marin». Sûrement de ton grand-père, qui regardait souvent le large avant de partir en mer.


T'es-tu contente de m'avoir connu?

De ton père à toi, tu répétais ad nauseam: «T'es-tu contente de m'avoir connu?» Tous les fils Blanchette l'ont répétée à leurs descendants résignés. C'est une tare génétique dont nous nous accommodons. Au moment de vendre la ferme familiale, tu nous avais balancé: «Je ne serai pas le concierge de vos souvenirs», une épitaphe qui aurait eu de la gueule si vous étiez moins nombreux aux abonnés absents sur ta pierre tombale.

Tu as donné dans la parabole, la métaphore, étant un peu sage, un peu Chinois, un peu philosophe, un peu colon aussi à tes heures. Ça faisait partie de ton charme.

Comme lorsque tu ouvrais une bouteille de vin en crânant: «Une autre que les Anglais auront pas!» Ou que tu revenais de te soulager la vessie dans la nature en énonçant: «C'est pas chaud pour la pompe à l'eau.» Nous, on trouvait ça pissant et encore plus lorsque tu ressortais ton bas latin: «Si chientes chiaveron aches culpaveron cullus» (Si les chiens chiaient des haches, ils se couperaient le cul!).

Quant aux paraboles à connotations sexuelles, tu avais un faible pour «Y'en a pas assez pour remplir la main d'un honnête homme», qui donnait un autre sens au mot «honnête». Plus nébuleuse: «Il est plus facile de garder la bouche ouverte que le poing tendu.» Paraît que tu la servais à ta mère lorsqu'elle se plaignait du peu de libido de son mari...

Lorsque ta propre femme te renotait (ce qui était rare, vu sa légendaire tolérance), tu répliquais, fataliste: «Nul n'est un héros pour son valet.» Le valet? Ça ne lui faisait pas un pli sur la différence.

Les fées du féminisme et de la différence ne se sont jamais penchées sur ton berceau, mais ça ne t'empêchait pas de déclarer à l'envi: «Je ne sais pas pondre l'oeuf, mais je sais quand il est pourri.»

Et Dieu sait si on arrivait à te pourrir l'existence parfois. Quand la coupe débordait, tu nous envoyais balader avec «Prends de la débarrassine» ou «Colombe, crucifix, colombe» (La paix, Christ, la paix), ou un banal «Va jouer dans le trafic»... en pleine campagne.

Rien de trop beau pour la classe ouvrière

Tu m'as appris à me battre avec les mots, plus convenables pour une fille que les poings. Et même si la fantaisie est un fil de fer sur lequel j'essaie de ne pas perdre pied pour ne pas tomber dans les filets de la folie, je soupçonne que, comme toi, «j'ai une araignée dans le plafond» et que je «tintinabule du minaret».

Tu étais comme les poireaux, la tête blanche mais le corps vert; je n'ai jamais cru que tu pouvais mourir tout en restant vivant. Cette parenté avec les alliacés te conférait un peu de sagesse et le droit d'avoir le dernier mot. Tu l'as eu allright, le dernier mot...

Lors de mon premier mariage, il y a 22 ans, tu m'avais avertie: «Écoute-moi ben! Je vais te payer ta noce, mais la prochaine, elle va être au baloney.» Paroles mémorables qui résonnent encore dans l'écho des montagnes de Sutton.

Demain, au creux de ces mêmes montagnes, il me manquera un père pour descendre l'allée nuptiale. Et dimanche, je n'aurai plus de papa pour me rappeler qu'il faut toujours remonter en selle, surtout quand on vient de tomber de son cheval.

Mais à la sortie de la chapelle où je prendrai mari-pour-la-vie, il y aura un plateau de sandwichs au baloney, symbole de ta prescience.

Tu avais raison pour le second tour.

Là où tu t'es mis le doigt dans l'oeil, c'est quand tu répétais: «Tu t'en souviendras plus le jour de tes noces.»

Tu vois? Je n'ai rien oublié. Pour le meilleur et pour le pire.


Ta fille


P.-S.: Tu m'avais conseillée: «Trouves-toi donc un gars avec deux-trois défauts, il pourrait avoir 56 qualités.» Tu vas être fier, je t'ai écouté.

***

Adoré: le film Micmacs à tire-larigot de Jean-Pierre Jeunet (Amélie Poulain). Mon père aurait rigolé, c'est certain, devant cette bande de voyous allumés au coeur tendre, au royaume de la bricole et de la récup.

Demandé: à Ricardo quelles étaient les phrases qu'il servait à ses trois filles (en couverture de la dernière édition de son magazine)... «Cela prend moins d'énergie d'être de bonne humeur que de mauvaise humeur» et «Le meilleur nous convient très bien». À nous aussi il convient. Et son repas tout en bleu est une invitation à célébrer la Saint-Jean en couleur.

Aimé: les chroniques du comédien Martin Larocque Papa 24/7 (La Bagnole). Voilà un père qui ne perd pas les pédales et semble capable de tenir le volant tout en mettant le pied sur le frein. En plus, il est drôle. «Longtemps j'ai voulu être un homme d'Église. Je suis devenu papa. Même combat.» «Est-ce que l'instinct est une compétence?» «Pas besoin de gros muscles pour soulever un coeur.» «Qu'est-ce qui vient avant, le pénis ou la poule?» À offrir sans retenue pour la fête des Pères.

Feuilleté: Pour mon père (Milk-Moments of Intimacy, Laughter and Kinship), un ouvrage de 300 photos sur le lien entre un père et son enfant, du bébé à l'âge adulte. Quelques citations amusantes ou touchantes: «Il est admirable pour un homme d'emmener son fils à la pêche. Mais il existe une place bien particulière au paradis pour le père qui emmène sa fille faire les boutiques.»

Lu: La philosophie expliquée à ma fille de Roger-Pol Droit. Cette conversation entre une fille (petite) et son père philosophe (et forcément grand) est intéressante. La philosophie lui paraît indispensable «parce que je suis devenu convaincu que l'on vit comme on pense. On vit petitement si l'on pense petitement. On vit librement si l'on pense librement. La pensée n'est jamais sans conséquence sur notre existence, personnelle ou collective».

Dégusté: 365 raisons d'être heureux quand même du philosophe André Guigot (Bayard). Un véritable livre-objet ludique et truffé de pensées savoureuses. Ça s'ouvre n'importe où, ça se feuillette n'importe comment et ça se veut plutôt optimiste. Des méditations, des citations, de petites anecdotes en tous genres. «La manière dont on tourne une page nous en dit beaucoup sur nous-même.» 747 pages à tourner et retourner qui vous en diront plus long sur vous-même.

***

Piano, piano, doucement

Tout va de plus en plus vite et le jour le plus long de l'année, le lundi 21 juin, soulignera la Journée de la lenteur et le solstice d'été. Au parc Lafontaine, de 9h à 21h, farniente au programme. Les Lents d'Amérique lancent l'invitation comme chaque année.

Mais qui a le temps de prendre congé un lundi? Apparemment, beaucoup de gens, si on en juge par le taux d'occupation des cafés tous les jours de la semaine. Troquez les aiguilles de votre montre pour celles de votre tricot... www.lenteur.org/

***

«Comme les enfants viennent trop tard pour faire l'éducation des parents, il faut respecter leurs incurables manies, et ne jamais les chagriner.» - «Les mots qui ont un son noble contiennent toujours de belles images», La Gloire de mon père, Marcel Pagnol


«Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il n'a pas de culotte pour passer l'hiver?» Proverbe québécois

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4 commentaires
  • ugocrazy - Inscrit 18 juin 2010 07 h 35

    La gloire de votre pere.

    C'est un superbe texte et ca m'a fait rire, sourire, soupirer, rendu triste, et sommes toutes, heureux de l'avoir lu.

    Merci beaucoup :)

    Ugo

  • Marieve - Inscrit 18 juin 2010 08 h 47

    FÉLICITATIONS!

    Félicitations Josée et je vous souhaite une merveilleuse journée demain, ensoleillé dehors ou dedans!

    Merci d'avoir partagé cette belle lettre avec nous. Ça nous rappelle de "savourer" les moments avec nos papas, si on a la chance de les avoir encore.

  • Geoffroi - Inscrit 18 juin 2010 14 h 52

    Papa a presque toujours raison

    Belle photo.

    « Mais la façon de courtiser, est bien sauvage: car l'amoureux dés qu'il se professe pour tel, n'oseroit regarder la fille, ny luy parler, ny demeurer aupres d'elle, sinon par occasion,

  • NELLIGAN2 - Inscrit 24 juin 2010 11 h 38

    LA GLOIRE DE MON PÈRE

    MERCI MADEMOISELLE BLANCHETTE DE CE BEAU TEXTE À LA FOIS COLORÉ, AMUSANT ET RÉALISTE DE CE QUI SE PASSAIT DANS LE TEMPS À LA CAMPAGNE, MOI AUSSI J'AI ÉTÉ ÉLEVÉ SUR UNE FERME À LA PÉRADE, J'AI ÉTÉ MOINS CHANCEUX QUE TOI, MON PÈRE EST PARTI J'AVAIS 8 ANS, MAIS, JE ME RAPPELLE BIEN , IL M'AMENAIT À LA PÊCHE AUX POULAMONS L'HIVER DANS SA SUPERBE CABANE À PÊCHE, ON ALLAIT AUSSI AVEC LA "SLEIGH" COUPER DU BOIS ET SON SUPER CHEVAL PERCHERON "CAFÉ", IL NOUS FAISAIT PILOTER SA SUPERBE FORD MERCURY 1949 NOIRE, LORSQU'ON ALLAIT AU VILLAGE, ON ARRÊTAIT CHEZ LA MARCHANCE DE BONBONS POUR NOUS ACHETER DES "LIFE SAVER" ET UNE PALETTE DE CHOCOLAT "CARAVAN". AU BOUT DE LA TERRE, IL Y AVAIT UN PÂTURAGE AVEC DES BOEUFS , ON ALLAIT LEUR PORTER DE L'EAU À TOUS LES JOURS AVEC SA SUPERBE MERCURY, MON PÈRE A ÉTÉ UN PIONNIER DE "BELL CANADA", IL ÉTAIT FOREMAN POUR UNE CENTAINE D'HOMMES, TOUS GRIMPAIENT DANS POTEAUX POUR INSTALLER LES FILS TÉLÉPHONIQUES, ON LES APPELAIT LES "CLAMEURS" QUI VIENT DE L'ANGLICISME "CLIMBER", SA PHOTO ET CELLE DE MON ONCLE SONT À L'ENTRÉE DE "BELL" À MONTRÉAL RUE LAGAUCHETIÈRE PHOTO AVEC LEURS ÉPERONS AUX PIEDS, DANS LE TEMPS TOUT SE FAISAIT À BRAS D'HOMME ET DES CHEVAUX, LES ARBRES ÉTAIENT COUPÉS AU GALANDAR, ET ENVOYÉS À LA SCIERIE POUR EN FAIRE DES POTEAUX, IL PARTAIT POUR DES LONGUES PÉRIODES, MA MÈRE S'OCCUPAIT DES ENFANTS ET DE LA FERME, QUELS BEAUX SOUVENIRS D'ENFANCE J'AI EU AVEC MES SOEURS, ON AVAIT DES GRANDS VERGERS ET ON FAISAIT DU SIROP D'ÉRABLE, ON AVAIT 2000 ÉRABLES. DES RIRES FOUS, JE PENSE QU'UNE ENFANCE SUR UNE FERME RESTERA TOUJOURS LA PLUS BELLE. QUE DE SOUVENIRS J'AURAIS À VOUS RACONTER..........