Se séparer en 2010?

Aussi inexorable que l'éloignement des amas galactiques, mais aussi lent que les mouvements tectoniques terrestres, l'éclatement au ralenti de la Belgique s'est poursuivi hier, avec des élections qui ont donné aux indépendantistes de Flandre des résultats sans précédent.

En ajoutant à la percée exceptionnelle de la Nouvelle Alliance flamande (N-VA, 30 %) de Bart De Wever les résultats de deux autres formations indépendantistes plus marquées à droite, les partisans de la séparation — à terme — de cette fédération en deux nouveaux pays obtiennent presque la moitié des voix de l'électorat, en Flandre nordique.

«Voilà, a dit De Wever, nouvelle star de la politique flamande, un pays en train de se dédoubler en deux démocraties. Nous devons adapter le pays à cette réalité qui existe déjà.» Mais De Wever, polyglotte qui aime se faire photographier sur fond de drapeau bleu européen — un drapeau où l'une des étoiles a été remplacée par le lion flamand —, ne demande pas l'indépendance immédiate.

Tel un René Lévesque modéré et réaliste, mais avec plus de cartes dans son jeu, il demande une évolution graduelle et pacifique, qui passe par une confédération décentralisée avec les Wallons... et avec les peuples souverains d'Europe. Et s'il dit être prêt à jouer un rôle «fédéral» au parlement de Bruxelles... c'est sans doute pour y dépouiller encore plus ce qu'il reste d'État central dans ce pays.

De leur côté, les Wallons — affaiblis, appauvris, qui représentent aujourd'hui 41 % de la population — ont donné un bon tiers de leurs votes (score énorme dans un système aussi éclaté que la constellation politicienne belge) aux socialistes d'Elio Di Rupo, leader politique francophone comme son nom ne l'indique pas.

Le vote socialiste wallon exprime une foi persistante, presque désespérée, dans le système fédéral redistributeur: celui-là même dont les Flamands majoritaires, nouveaux riches de la Belgique, marqués au fer rouge par un siècle et demi de dédain francophone, ne veulent plus rien savoir.

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Une grande incertitude continue de planer sur le destin de cet État binational (si l'on oublie les quelque 75 000 Belges germanophones), installé au coeur de l'Europe, au point d'en abriter la capitale... et d'en devenir un peu le symbole, dans ses malheurs.

D'une part, ce pays ne fonctionne plus tel qu'il est. Bart De Wever n'est pas le seul à le dire: ce diagnostic lucide est aussi très courant du côté francophone. Mais en même temps, la disparition de la Belgique, qui d'un certain point de vue peut presque sembler programmée, n'en appartient pas moins — dans la perception des élites d'Europe, qui l'observent incrédules — à l'ordre de l'impossible, de l'impensé, de l'impensable.

Comment? Une séparation, un nouveau pays, du nationalisme «ethnique», dans le lieu politiquement le plus évolué du monde? L'Europe occidentale riche, celle qui est allée si loin dans le développement d'institutions supranationales, retomberait-elle, en cette décennie 2010, dans le «narcissisme des petites différences» qu'évoquait avec hauteur et commisération le leader libéral Michael Ignatieff, lorsqu'il écrivait des livres et des articles sur les «petits» nationalismes dans le monde?

Impossible. Inacceptable. Inconcevable. Accepter la séparation en deux de la Belgique, avec un possible rattachement de la Wallonie à la France, et pourquoi pas une éventuelle confédération Flandre-Pays-Bas... ce serait un recul, un reniement, un jeu dangereux sur les frontières, une inqualifiable régression historique. Une façon de dire: depuis 50 ans, nous avons échoué.

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Et pourtant...

Les graves tiraillements de la Belgique coïncident — mais ce n'est peut-être pas un hasard — avec la grave crise d'identité, de légitimité et d'efficacité que connaît aujourd'hui l'Europe.

Est-elle allée trop loin, cette Europe, avec son euro qui titube, avec ses ressentiments interétatiques qui remontent en flèche (la vague de «grécophobie» en Allemagne), avec ses institutions impuissantes, terrassées par les grands spéculateurs? Est-elle allée trop vite, en s'étendant géographiquement au détriment de l'approfondissement des institutions existantes, et de l'harmonisation de ce qui existait à Douze, ou à Quinze (avant d'aller à 27)?

À sa façon, la Belgique est un test du nationalisme dans le monde développé, à l'épreuve de la mondialisation, de la supranationalité, de la «confédération» réelle des souverainetés modernes. Plutôt que de régression, on pourrait peut-être parler d'ajustements essentiels, au XXIe siècle, entre les tendances contradictoires qui tiraillent les êtres, les nations, le monde.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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francobrousso@hotmail.com