La bruxellisation de... Bruxelles!

Bruxelles — Paul de Ridder est probablement le seul être vivant à pouvoir se vanter d'avoir son visage représenté parmi les gargouilles d'une grande cathédrale gothique. C'est le cadeau original qu'on lui a fait il y a plusieurs années pour le remercier de la lutte inlassable qu'il a menée pour sauver la cathédrale des Saints Michel et Gudule de Bruxelles, un chef-d'oeuvre du XIVe siècle.

Dans la vie de tous les jours, ce natif du Vieux-Bruxelles est un élu nationaliste flamand au Parlement de la ville. Mais c'est avant tout un historien qui a passé sa vie à étudier les racines néerlandophones de la capitale belge et à tenter d'expliquer le déclin fulgurant qu'y a connu le néerlandais.

Ceux qui s'inquiètent du recul du français à Montréal auraient intérêt à méditer longuement ce qui s'est passé à Bruxelles. À la fin du XIXe siècle, Bruxelles était encore une ville majoritairement néerlandophone. Soixante ans plus tard, le néerlandais n'y était plus la langue maternelle que d'une minorité de la population. La ville avait pourtant vaillamment résisté à 100 ans de domination française pendant lesquels le néerlandais fut banni de l'administration publique.

Les débuts de la Belgique, née en 1830, ne furent guère plus reluisants, explique l'historien. Même si le pays comptait 60 % de Flamands, le français y sera longtemps la seule langue officielle. L'opinion des élites francophones de cette époque à propos de leurs compatriotes flamands ressemblait à s'y méprendre à celle que lord Durham se faisait des Canadiens lorsqu'il affirmait que c'était «un peuple sans histoire et sans littérature».

Située en territoire flamand et majoritairement néerlandophone, la capitale du nouveau pays fait venir des Wallons, ainsi que des Flamands qui adopteront le français, pour remplir les fonctions administratives. Bruxelles conservera néanmoins de forts quartiers ouvriers essentiellement néerlandophones.

Mais une mesure allait tuer définitivement tout espoir de préserver une majorité flamande à Bruxelles. C'est le bilinguisme. Au début du siècle, devant la poussée du mouvement nationaliste flamand, la Belgique crée trois régions linguistiques séparées. La Wallonie française, la Flandre néerlandaise et Bruxelles, qui deviendra officiellement bilingue et offrira à chacun la possibilité de choisir sa langue.

«Le bilinguisme, c'était l'assimilation assurée», explique Paul de Ridder. Le résultat sera foudroyant et les néerlandophones vont pratiquement disparaître en quelques générations. Pour assurer leur promotion sociale, ils vont inscrire leurs enfants dans les écoles françaises. «On disait que le français était une langue universelle et que le néerlandais n'avait pas d'avenir, dit Paul de Ridder. Il fallait parler français pour s'ouvrir au monde. Avec le néerlandais, on s'enfermait dans sa région. Le bilinguisme, disait-on, favorisait les droits des individus.»

Dès 1947, les néerlandophones ne représentaient plus qu'une petite minorité. Le nombre de personnes parlant exclusivement ou principalement le néerlandais avait chuté de 45 à 24 %, alors que les francophones étaient passés de 50 à 72 %. «Partout, il suffisait qu'un francophone arrive, raconte Ridder, pour que tout le monde se mette à parler français.» En 1984, il n'y avait plus que 7800 élèves dans l'enseignement primaire néerlandais à Bruxelles.

Non seulement Bruxelles se francise-t-elle, mais elle s'étend. Elle regroupe bientôt 19 communes qui sont de plus en plus francophones. On crée même des services bilingues dans six communes environnantes situées en Flandre. Cette expansion n'est d'ailleurs pas terminée. Avec l'exode urbain, elle se poursuit vers Louvain et Maligne, en plein territoire flamand. Un peu comme si, après avoir conquis Montréal, l'anglais s'étendait à Laval et à Repentigny.

L'arrivée de nombreux étrangers depuis une vingtaine d'années n'a fait que renforcer la place du français comme langue commune. Il est rare que les immigrants marocains, turcs ou polonais parlent vraiment le néerlandais, si bien que le caractère bilingue de la ville est de plus en plus fictif. D'ailleurs, l'anglais est en train de voler au néerlandais son statut de langue seconde.

Difficile de ne pas être d'accord avec Paul de Ridder lorsqu'il affirme: «On nous a volé Bruxelles!» Difficile aussi de ne pas le suivre lorsque, pour combattre l'expansion toujours réelle du français autour de Bruxelles, il refuse tout statut bilingue. «En Flandre, ça se passe en néerlandais!», dit-il.

Depuis une dizaine d'années, la Flandre a investi massivement dans la culture et l'enseignement à Bruxelles avec quelques succès. Mais jamais elle ne regagnera ce qui a été perdu, concède Paul de Ridder.

L'exemple de Bruxelles est instructif. Il illustre comment une grande ville peut rapidement basculer et perdre sa langue. Il montre comment, dans un groupe comme chez les individus, le bilinguisme n'est généralement qu'une situation transitoire avant de basculer dans une langue ou l'autre. Ce bilinguisme n'est le plus souvent que le cheval de Troie de la langue la plus forte. Rappelons que tout cela se déroulait longtemps avant la mondialisation et dans un contexte linguistique beaucoup plus diversifié que celui de l'Amérique du Nord.

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