La fin de l'euro

Pour reprendre l'expression des grands noms que sont Soros, Stiglitz, Rogoff et Roubini, le monde est entré dans l'acte II du drame. En substituant le crédit d'État au crédit des institutions financières, «nous avons socialisé les pertes du secteur privé». Et en socialisant le passif des institutions plutôt que l'actif, force de la crise oblige, il en est résulté un système financier composé d'institutions moins nombreuses et plus grosses. La zone euro est devenue aujourd'hui le théâtre de ces jeux de déséquilibre entre l'économie financière et l'économie réelle. Et seuls les plus optimistes — toujours moins nombreux — croient que l'Europe sortira de cette crise renforcée, et plus intégrée.

Pour l'heure, la chute de l'euro autour de 1,20 $US apaise les tensions. Mais si un affaiblissement d'une devise joue le rôle de soupape, il ne corrige en rien les problèmes fondamentaux. Ce jeu de socialisation de la dette privée a fait apparaître au grand jour les déséquilibres structurels au sein de la zone euro. C'est l'intransigeance de l'Allemagne concernant les difficultés de la Grèce, davantage que les attaques spéculatives, qui a rappelé à tous l'absence d'homogénéité et de discipline d'une union monétaire sans gouvernance économique, voire politique.

Dans un entretien à L'Express, Georges Soros a rappelé que l'euro est une construction défectueuse, au demeurant une oeuvre inachevée. «L'euro reste un édifice incomplet et il manque la volonté politique de faire le prochain pas: la création d'un Trésor, d'une garantie commune et d'une forme de solidarité financière», a-t-il résumé. Dit autrement, ce système financier dispose d'une banque centrale pour assurer ses liquidités, mais pas d'un Trésor qui garantisse sa solvabilité. Encore moins d'un système fédéral avec péréquation, au besoin. «Il faut achever l'Union au plus vite», lance le célèbre spéculateur.

Plusieurs voient l'intégration européenne comme issue à la crise de la dette souveraine qui menace la pérennité de l'union monétaire. Mais vu la rigidité de l'Allemagne à se détacher des paramètres de Maastricht, vu son rejet d'un fédéralisme européen et vu les toujours douloureuses négociations à 16 dans le chapiteau d'une Union européenne à 27, le temps commence à manquer. Hier le Daily Telegraph rapportait que 12 des 25 économistes sondés estiment désormais que la zone euro n'existera plus dans sa forme actuelle d'ici cinq ans. Certes, il s'agit d'un quotidien britannique interrogeant des économistes de la City pouvant loger à l'enseigne des eurosceptiques. Cette nuance étant, ils évaluent que la zone euro va perdre trois ou quatre membres. Au moins la Grèce et le Portugal, peut-être l'Irlande.

Une opinion partagée par Nouriel Roubini — celui qui a vu venir la crise —, qui évoque également l'idée que des pays ne parvenant plus à tenir la comparaison en matière de productivité puissent s'en remettre à une sortie de l'euro afin de retrouver leur compétitivité perdue. Il pense à la Grèce, à l'Espagne et au Portugal. Cette sortie pourrait être orchestrée de manière ordonnée mais, craint-il, le risque serait grand que l'éclatement de l'euro se fasse de manière précipitée dans un mouvement désordonné amplifié par la spéculation, créant des dommages mondiaux et des conséquences économiques, politiques et sociales. Il mise donc, en croisant les doigts, sur l'effet adoucisseur d'un plongeon de l'euro, jusqu'à la parité avec le dollar américain s'il le faut.

Pour sa part, Kenneth Rogoff, professeur et ex-économiste en chef du Fonds monétaire, voit difficilement comment l'Espagne, le Portugal et l'Irlande pourront éviter l'effet de contagion. À l'instar de la Grèce, ils devront probablement frapper à la porte du FMI. Ce qui a fait dire au Prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz qu'une deuxième grande vague spéculative est sur le point de frapper la zone euro. «Quand on aura vu à quel point il a été difficile pour l'Europe d'adopter une position commune pour aider un des plus petits pays, on réalisera que si un pays plus grand a des difficultés, il est probable que l'Europe aura encore plus de mal à se mettre d'accord», a-t-il déclaré, proclamant du même souffle la fin de l'euro.

Austérité budgétaire risquant de plonger l'économie du pays dans une longue récession ou sortie de l'euro alimentant l'espoir d'une récession moins longue au prix d'une hausse vertigineuse des coûts liés à l'endettement et d'une chute du niveau de vie? Entre les deux, souhaitons rapidement une parité entre l'euro et le dollar et une intégration européenne, diront les optimistes. Les pessimistes leur rappelleront toutefois que le Royaume-Uni, les États-Unis et le Japon traînent également le poids d'un endettement et de déficits publics particulièrement lourds. On n'en sort pas.

Pendant ce temps, dans les pays émergents...

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