Noyer le poisson

Quand un journaliste est assigné à la couverture d'un sommet international, il s'attend à passer le gros de son temps cloîtré dans un centre de presse bétonné où on l'aura accueilli avec une trousse de presse contenant de la documentation, de petits cadeaux et quelques brochures touristiques. Une fois installé, il transmettra ses reportages et espérera obtenir l'information dont il a besoin pour rendre compte de l'événement, tout comme avoir facilement accès à de la nourriture à toute heure du jour et de la nuit, décalage horaire oblige.

En général, c'est ainsi que cela se passe, mais le gouvernement Harper semble avoir une tout autre conception du travail des journalistes. Il a décidé d'innover en prévoyant une exposition touristique dans le centre de presse qui accueillera les quelque 3000 journalistes couvrant les sommets du G8 et du G20 à Toronto, à la fin de juin. Le clou de cette exposition sera la reproduction d'un lac de quelques centimètres de profondeur bordé de chaises de villégiature, d'un mur recouvert de canots et d'un écran géant diffusant des images de la région de Huntsville, où se déroulera le G8.

Devant le tollé provoqué par la divulgation de cette fantaisie, le gouvernement a tenté d'éclaircir les faits hier. Le faux lac ne coûterait pas 1,9 million, mais seulement 57 000 $, le reste servant à éponger la facture de l'opération touristique «Expérience Canada». Mais en tentant de sauver les apparences, le gouvernement n'a pas aidé sa cause. Le premier ministre Stephen Harper l'a particulièrement mal servie quand, aux Communes, il a présenté le centre de presse comme un «Marketing Pavilion». En somme, un endroit où la publicité sera reine. Du coup, il a confirmé l'incompréhension de son gouvernement pour le rôle de la presse et le mépris qu'il éprouve à l'égard des journalistes.

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Faut-il s'en étonner? Quand on voit combien d'efforts le gouvernement met à manipuler l'information, on comprend vite que pour lui, les journalistes sont des bêtes désagréables à tenir à distance. Tant pis si les citoyens y perdent au change, l'important est de garder le contrôle sur le message.

Une enquête réalisée par deux journalistes de la Canadian Press lève le voile, ces jours-ci, sur les méthodes de gestion de l'information des conservateurs. Ce qu'on découvre est une machine qui filtre chaque soupir ou virgule émanant du gouvernement, qu'il s'agisse d'un ministre, d'un député gouvernemental, d'un fonctionnaire ou d'un ambassadeur. Pas une réponse à un journaliste étudiant, pas une visite à un centre pour personnes âgées, pas une annonce de contrat ne peut franchir les murs sans d'abord avoir été analysée au moyen d'une «Message Event Proposal» (MEP).

L'hebdomadaire Hill Times avait révélé récemment l'existence de ces MEP, mais la CP a réussi à en obtenir des centaines de copies grâce à la Loi d'accès à l'information. Ce qui transparaît est orwellien et confirme le ton politique qu'a pris toute la communication gouvernementale et la méfiance que nourrit ce gouvernement envers la bureaucratie non partisane, autrefois autorisée à répondre aux questions techniques.

Une MEP peut avoir d'une à quatre pages, parfois plus. On doit y préciser le type d'événement, l'auditoire visé, les messages clés, les extraits sonores qu'on espère voir repris, les objectifs stratégiques. Dans le cas d'un discours, on devra prévoir un décor, les meilleurs angles de caméra, le ton et les vêtements appropriés, la documentation à distribuer. Rien ne pourra être dit avant que le document n'ait été analysé et approuvé par le bureau du premier ministre, sinon le premier ministre lui-même.

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On croit rêver. Un gouvernement de la taille de celui d'Ottawa reçoit chaque jour des centaines de demandes venant des journalistes. Et il y a les députés qui font des discours, des ministres qui multiplient les annonces, des fonctionnaires qui sont invités à des colloques. La masse de propositions à gérer invite à la paralysie. Chose certaine, les délais sont si longs que certains ambassadeurs préfèrent limiter leurs activités publiques, écrivait le Hill Times récemment.

Par le passé, les fonctionnaires étaient autorisés à parler directement aux journalistes. Ils pouvaient accepter de participer à des conférences dans leur sphère d'activités. Les ambassadeurs avaient une certaine marge de manoeuvre. Les ministres parlaient beaucoup plus librement à la presse. Aujourd'hui, toute communication est politique et contrôlée par le bureau du premier ministre. Les ministres sont sur leurs gardes, même aux Communes où la plupart n'osent même pas lever les yeux de la réponse écrite qu'on leur a fournie, qu'elle soit pertinente ou non.

Et maintenant, sans réaliser le ridicule de la chose, le gouvernement s'imagine que la presse veut se croire en vacances sur les bords d'un lac de pacotille et que les citoyens épongeront la facture sans sourciller. Quand on en est rendu là, on a perdu de vue l'importance de la transparence et de l'information en démocratie. La presse en souffre, mais pas autant que le citoyen qui se voit privé d'outils pour faire des choix éclairés.

Ce faux lac est bien bénin, mais quand on y pense, on finit par lui découvrir un grand mérite, celui de symboliser à lui seul tout ce que ce gouvernement fait en matière d'information: noyer le poisson pour soigner les apparences.

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mcornellier@ledevoir.com
 
6 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 9 juin 2010 00 h 15

    Harper prend les journalistes pour des touristes.

    Harper voudrait que les journalistes soient là comme des touristes. Quant à moi, il fait subir un affront à l'intelligence des journalistes. C'est encore une autre façon de montrer son mépris aux médias. J'espère que les journalistes vont lui prouver qui sont là pour autre chose que de jouer passivement aux tourismes.

  • pierre savard - Inscrit 9 juin 2010 06 h 01

    Journalistes...

    Harper manipule l'information ??? Et la gauche ? Et les syndicats ? Pourtant, très peu de journalistes osent dénoncer ces manipulateurs d'informations que sont les chefs syndicayx québécois. Harper a raison de se méfier des journalistes quand on sait que ces derniers votent en majorité à gauche.

  • michel lebel - Inscrit 9 juin 2010 08 h 43

    UNe coalition, de grâce!

    Pour faire une histoire courte, il faut se débarasser au plus saprant ou sacrant de ce gouvernement conservateur et du "control freak" en chef. Mais diable! Que les Canadiens sont patients, ou plutôt bonasses! Au plus vite aussi une coalition Ignatieff-Layton ! En passant, je crois que c'est l'ultime planche de salut pour l'homme de Harvard. Qu'il s'y accroche, s'il veut sauver sa peau!

  • Gabriel RACLE - Inscrit 9 juin 2010 09 h 33

    Rien de nouveau

    Il suffit de relire quelques documents récents pour se rendre compte que le problème n’est pas nouveau et que le gouvernement Harper fait la sourde oreille aux protestations des uns et des autres. D’habitude, le contrôle gouvernemental de l’information relève de gouvernements non démocratiques, totalitaires, qui préfèrent que l’on ignore ce qui se trame en coulisse. Pourquoi en est-on rendu à ce point au Canada?

    « En 2006, Stephen Harper prenait le pouvoir au Canada en promettant de diriger un gouvernement transparent et responsable. Quatre ans plus tard, on l’accuse de museler la fonction publique, de mépriser le Parlement et de saper les bases de la démocratie par un contrôle abusif de l’information. » Cette remarque est de Paul Napoli dans une annonce intitulée « Le gouvernement Harper et le contrôle de l’information » du 1er février 2010.

    Et le texte se poursuit ainsi : « Rappelez vous dans quel contexte Harper est accédé au pouvoir il y a quatre ans en exploitant massivement l’affaire des commandites dans les médias. Il promettait plus de transparence et un changement radical. Ce changement a bien eu lieu mais vers plus d’opacité. » (Publié dans Communication, Justice, Medias, Politique.)

    Dès le 28 janvier 2010, dans sa chronique « Contrôle de l'information », Alain Gravel disait notamment : « Mais là où le contrôle devient plus révélateur, c'est lorsqu'il s'exerce à l'intérieur de l'appareil gouvernemental, comme mes collègues l'ont établi cette semaine.

    La libre circulation de l'information est un des fondements de notre démocratie. Partout. Que ce soit dans l'appareil politique, la fonction publique, dans nos institutions publiques, dans la rue et même dans nos familles. Sans cela, il n'y a plus de débats publics. Et sans débats publics, toutes les dérives sont possibles. »

    Et la liste pourrait se poursuivre. Ce contrôle de l’information dénote, manifestement, une crise d’insécurité de la part de Harper. C’est sans doute la bonne nouvelle, car ce manque évident de sécurité prouve, mieux que les sondages, que Harper craint une défaite aux prochaines élections. C’est ce que nous apprend la psychopolitique, une science que Harper ne connaît probablement pas. C’est le revers de la médaille du contrôle de l’information. L’histoire nous montre que les régimes qui contrôlent tout finissent par imploser…

  • France Marcotte - Abonnée 9 juin 2010 11 h 28

    Contrôlez-moi...

    Un tel contrôle de l'information serait-il possible sans la certitude pour ce gouvernement d'un certain assentiment de la part de la population et dont le commentaire de M.Savard ci-haut est un exemple? Si tous s'en indignaient, cette lubie du contrôle de l'information il me semble ne pourrait pas durer très longtemps, ne pourrait avoir lieu. Elle se nourrit sans doute en partie de la méfiance que plusieurs ont envers les journalistes eux-mêmes. S.Harper, qui ne fait rien au hasard, ne mise-t-il pas là-dessus? Des gens, peut-être autant que le nombre d'appuis qu'il récolte (cette attitude lui rapporte-t-elle même des votes), approuvent l'attitude de ce gouvernement envers les journalistes. C'est la victime égarée, "spinnée" dans l'information spectacle, qui s'éprend d'un bourreau orwellien qu'elle prend pour un sauveur. Les journalistes doivent "au plus sacrant" regagner la confiance du public et son appui. Pour le moment, il y a Le Devoir...