Théâtre - Coup de génie

Même si le FTA et Carrefour roulent encore toute la semaine jusqu'à samedi, à Montréal comme à Québec, les deux festivals auront été marqués cette année par des ovnis de taille: Les Tragédies romaines d'Ivo van Hove d'après Shakespeare et Le Sang des promesses suivi de Ciels de Wajdi Mouawad. La programmation réserve encore des surprises dans les deux villes, évidemment, mais les attentes de tous les amateurs tournaient surtout autour de ces deux pôles absolument incontournables, il n'y a aucune gêne à le reconnaître.

À deux coins de rue d'ici, Ciels débute donc ce soir à la PdA alors que la trilogie de Mouawad — Littoral, Incendies, Forêts — a tissé douze heures durant ses fils entachés de violences et de déchirements en tous genres jusqu'aux petites heures de ce matin même, là, là. Au Grand Théâtre, à Québec, les échos de la guerre et les violences entourant le pouvoir ont résonné durant tout le week-end alors que Les Tragédies romaines ont presque fait salle comble... sans oublier que le festival se terminera, le 12 juin, avec la présentation du Sang des promesses. Il serait étonnant après le passage de ces deux monuments que l'on s'interroge encore sur l'absolue nécessité du théâtre dans le monde sans âme et sans pitié qui est devenu le nôtre.

Bien sûr, quelques-unes des pièces de la trilogie de Mouawad peuvent frapper encore plus fort individuellement. Présentée toute seule, par exemple — encore plus au Quat'Sous à la création qu'à la reprise au TNM —, Incendies avait beaucoup plus d'impact qu'insérée dans l'ensemble s'étirant sur douze heures. Complètement à nu, à froid pourrait-on dire, la mise en scène et la scénographie s'y imposaient comme de véritables petits chefs-d'oeuvre. C'est jusqu'ici la mise en scène la plus réussie, la plus accomplie de Wajdi Mouawad, et tous ceux qui ont assisté à la chose continueront à l'en remercier jusqu'à la fin de leurs jours.

On pourrait d'ailleurs dire la même chose des trois pièces de Shakespeare — Coriolan, Jules César et Antoine et Cléopâtre — qui, chacune à sa façon, abordent comme on ne l'a pas encore fait ailleurs et depuis plus de quatre siècles! le rapport au pouvoir de façon plus fouillée, plus crue aussi.

Mais dans les deux cas, avec Ivo van Hove comme avec Wajdi Mouawad, le fait de télescoper des enjeux aussi majeurs dans un seul projet théâtral tient du coup de génie. Bien sûr, c'est exigeant, même physiquement — on n'oublie plus jamais le mistral après qu'il a soufflé dans la cour du palais des Papes en pleine nuit; cela tient presque de l'exploit, tout au moins de la célébration et du rituel. Mais en sortant des Tragédies de Van Hove comme de la trilogie de Mouawad, on ne peut qu'avoir l'impression, plus, la certitude, d'avoir assisté à quelque chose de grandiose, d'unique: à du théâtre qui change la vie et qui laisse derrière vous celui ou celle que vous étiez auparavant.

C'est le genre d'événement qui vous laisse croire à la possibilité d'une victoire totale sur l'inertie et le désespoir. Au triomphe de la vie et de la vérité à travers toutes ces morts violentes sur scène. Même avec tout ce sang qui coule chez Shakespeare. Même avec cette terrible menace du désespoir des fils sacrifiés dans Ciels.

À Avignon, l'été dernier comme partout ailleurs en tournée européenne, on me l'a dit, comme à Montréal aussi et comme à Québec à n'en pas douter, Le Sang des promesses se termine par une longue ovation alors que spectateurs et comédiens s'applaudissent mutuellement en contenant difficilement leurs larmes la plupart du temps tellement l'émotion est forte, physiquement palpable. C'est comme s'il pleuvait là des orages tièdes d'énergie brute partagée; des torrents d'espoirs tus dans le genre humain. Malgré tout. Ouffff...

Bref, on est bien loin des drag queens, du roller-derby et des partys de McGillois à répétition proposés par le Fringe qui vient aussi de s'installer à Montréal la semaine dernière...

La frange rétrécit...

Puisque l'on parle du Fringe, soulignons qu'il fête cette année sa 20e édition, toujours à partir du principe voulant que ce soit le public qui assure la direction artistique du festival. Une question se pose néanmoins avec de plus en plus d'acuité depuis deux ans. Depuis, en fait, que l'Offta a vu le jour.

Comme on le sait, l'Off du FTA accueille par définition les petites compagnies marginales aux démarches audacieuses qui osent miser encore plus sur la marge que ne le fait déjà la programmation du FTA; ce qui, souvent, n'est pas peu dire. Ce sont ces petites compagnies de jeunes comédiens à peine sortis des écoles que l'on retrouve maintenant à l'Offta et tout au long de l'année dans le nouveau centre de diffusion que sont Les Écuries. Ce sont elles qui formaient la grande majorité de la programmation québécoise du Fringe... et qui n'y sont plus. Enfin presque.

La meilleure façon de s'en rendre compte, c'est de feuilleter la programmation du Fringe 2010 que l'on retrouve partout dans les cafés du centre-ville; vous y verrez une très large proportion de productions et d'événements — environ 60 sur plus de 80 — résolument anglophones choisis à l'international, au Canada anglais et, pour le reste, dans le bassin québécois des petites compagnies francophones qui, bon an mal an, proposaient autour de 25 % des spectacles du festival. On y arrive à peine cette année...

***

En vrac

- Trois choses à n'oublier sous aucun prétexte au FTA d'ici la fin de la semaine. Les Lituaniens du Nouveau Théâtre de Riga qui reviennent cette année avec Sonia après avoir ébloui tout le monde en 2009 avec The Sound of Silence. Les Mexicains de la compagnie Lagartijas Tiradas al sol qui proposent deux spectacles à l'Espace Libre: Asalto al agua transparente et Catalina. Et enfin la lecture d'Amour, Colère et folie de Marie Vieux-Chauvet adaptée par Josée Pliya, samedi à l'Usine C à compter de 14h, dans le cadre d'Une journée pour Haïti. Brigitte Haentjens, Martin Faucher et Denis Marleau signent la mise en lecture.

- Tout juste avant la représentation de Sonia à la Maison Théâtre, demain, Jeu lance son numéro 135. Dans le dossier central, consacré à la subversion, «théoriciens et praticiens du théâtre, de la danse et de la performance se penchent sur cette épineuse question». Le numéro de 184 pages vendu au prix de 16 $ sera disponible à compter du 11 juin dans les maisons de la presse, en librairie et aux bureaux du magazine.

- C'est vendredi que s'amorce dans le Vieux-Trois-Rivières la saison 2010 de Théâtre insolite présentée par les Sages Fous. Il s'agit en fait de trois spectacles gratuits présentés sous les étoiles à compter de 20h. Le tout s'amorce avec le duo musical Ranch-o-Banjo qui propose Muzigoto, une sorte de voyage vers l'inconnu donné sur le plateau d'un camion au Parc du canon; un peu plus loin, près de l'église Saint-James, Tête de pioche monte L'Équarrissage pour tous de Boris Vian et à 21h les Sages Fous offrent une série de petits contes cruels racontés par leurs marionnettes «hors normes».

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2 commentaires
  • Andrée Ferretti - Abonnée 8 juin 2010 06 h 50

    Merci

    Une fois de plus, en décrivant, avec la sensibilité appropriée, la beauté des grandes oeuvres, vous faites sentir et comprendre la nécessité de l'art, sa puissance de tenir en échec les plus lourdes machinations des pouvoirs destructeurs.

    Merci infiniment pour cette joie que j'éprouve en vous lisant.

    Andrée Ferretti.

  • jackyboy - Inscrit 8 juin 2010 22 h 16

    Au carrefour de la beauté en marche

    Vu Ciels hier soir au théâtre Jean-Duceppe. Vu séparément les pièces de la trilogie. Vu la trilogie et senti le mistral se mêler à la Noce dans les franges du décor à Avignon en 2009. Je partage votre point de vue sur la haute souveraineté d'Incendies, l'émouvante écartelée. Vous témoignez du miracle symbolique, l'envers invisible de la violence diabolique, ce vin qui coule de la rencontre des mots et de la vie rassembleuse. Comme le note Mme Ferretti, vous donnez à penser l'art comme expérience essentielle. Aussi, il faut bien dire qu'il y a parmi nous une grande étoile qui a nom Wajdi Mouawad. Il se défend d'être poète. Pourtant, il déplace formules et électrons, bourrasques classiques et longues tirades, multimédias, masques et personnages, il brasse les noms de guerre, les lieux, l'enfouissement d'aujourd'hui, il fait pleuvoir du pluriel sur le singulier, « des orages tièdes d'énergie brute partagée; des torrents d'espoirs tus dans le genre humain. Malgré tout. . »

    Malgré tout! Malgré que nous serons morts, mon frère.

    Jacques Desmarais