L'équilibre du monde

Katmandou — Le Népal, petit pays enclavé de 25 millions d'habitants, souris prise en étau entre les éléphants chinois et indien... Microjoueur dans l'équilibre instable et mouvant du monde, mais joueur néanmoins, dans la fonction de celui qui pâtit de desseins géopolitiques sur lesquels il n'a jamais eu grand contrôle. Aussi, quand la Maison-Blanche flatte l'orgueil de New Delhi, comme elle l'a fait la semaine dernière dans le cadre de discussions indo-américaines de haut niveau, et que le sous-secrétaire d'État Williams Burns souligne que l'Inde joue un «rôle crucial» dans son voisinage immédiat en la félicitant au passage pour avoir «apaisé les tensions au Népal», les Népalais savent trop bien ce que cela veut dire: à savoir que Delhi peut continuer, par communauté d'intérêts avec Washington, de faire dans sa zone d'influence ce qui lui chante.

Apaisé les tensions? Dans la vraie vie, l'Inde a toujours appliqué dans les contreforts de l'Himalaya la politique commode de l'ancien colonisateur britannique consistant à diviser pour régner. La mouvance maoïste, apparue au milieu des années 1990, n'y fait pas exception. C'est New Delhi — et non Pékin! — qui en a soutenu l'éclosion, trouvant que le roi de l'époque manifestait un peu trop d'esprit d'indépendance à l'égard du tuteur indien. Ensuite, et non sans ambiguïté, la médiation indienne a joué un rôle important dans la conclusion des accords de paix de 2006, par lesquels les rebelles maoïstes intégraient la vie politique nouvellement démocratisée et mettaient fin contre l'État népalais à une guérilla de dix ans qui a fait, de tous côtés, 12 000 morts. Grands bruits ont été faits autour de ces accords dits exemplaires par la communauté internationale. L'instabilité politique où s'enfonce le pays depuis deux ans reçoit autrement moins d'écho.

La classe politique locale se chamaillant pour le pouvoir, les Indiens continuent de tirer des ficelles en sous-main. «L'influence indienne est ici un grand facteur d'instabilité, dit Dhruba Adhikary, vieux journaliste de Katmandou. L'Inde pratique ici une politique d'instabilité contrôlée.» Ceci expliquant cela, le Népal est à l'égard de l'Inde dans un état de dépendance économique tel qu'il lui est pratiquement impossible de bouger pour son propre bien sans demander la permission. Un exemple parmi tant d'autres: la petite industrie théière népalaise s'était trouvé une niche sur le marché indien en produisant un thé moins cher, mais en qualité comparable à celui de Darjeeling qui pousse dans le Bengale-Occidental tout proche. Les producteurs de Darjeeling n'ont pas apprécié. Le Tea Board of India leur a promis de bloquer le chemin au thé népalais... On n'empêche pas autrement un pays de surnager.

Une agriculture qui fait vivre et vivoter près de 80 % de la main-d'oeuvre, une économie de service reposant sur les produits d'importation, une jeunesse qui va travailler dans les pays du Golfe... Encore heureux que le Népal ait le mont Everest et ses treks dans le massif de l'Annapurna. Les touristes sont assez nombreux, en ce début juin, dans les rues du quartier touristique de Thamel, à Katmandou. Réaction lapidaire de Shankar Pathak, commerçant de son état: «Ils pourraient être plus nombreux encore.» D'où le truisme: il n'y aura jamais assez de touristes pour compenser l'absence de justice économique par redistribution aléatoire de devises et de pourboires aux restaurateurs, aux hôteliers, aux chauffeurs de taxi et aux mendiants.

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Les maoïstes sont vite devenus des politiciens comme les autres: des opportunistes, doublés d'un préoccupant côté autoritaire. Ils demeurent très influents et sont peut-être sur le point de former un gouvernement, bien que l'«humeur des masses», pour employer leur langage, est partagée à leur égard. Bien des Népalais leur savent gré d'au moins une chose: mordant la main qui les nourrissait, ils sont devenus très ouvertement critiques du poids de l'Inde dans la vie népalaise. Le collègue Dhruba n'aime pas particulièrement les maoïstes: «Mais si, de toutes les années de confusion que nous traversons, il en résultait une plus grande indépendance face à l'Inde, alors ce serait déjà beaucoup».

Et la Chine? La dynamique est franchement étrange, encore qu'elle est en mutation. En l'occurrence, la Chine a le beau rôle. Qu'importe si, juste à côté, elle militarise le Tibet à outrance. Pékin n'a traditionnellement jamais attendu autre chose du Népal que la stabilité politique, quel que soit son régime, s'interdisant ostensiblement d'intervenir dans ses affaires intérieures, pour autant qu'il sache tenir en laisse les 20 000 réfugiés tibétains qui y vivent. La Chine avait au départ adopté une attitude attentiste face aux maoïstes, incertaine de leurs intentions. Ils se sont vite trouvé des affinités. L'occasion est trop belle pour Pékin d'embêter Delhi et de faire contrepoids à son influence. Pion népalais, otage de sa — sublime — géographie. Alors quoi? Un peu moins d'Inde, un peu plus de Chine.

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Le Devoir en Inde

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