Priorité à la faune et aux écosystèmes

ENVIROFOTO SEPAQ
Photo: ENVIROFOTO SEPAQ

Quand Abraham Lincoln a amorcé par décret en 1864 la protection de la vallée de séquoias qui allait devenir le parc Yosemite en 1890, il amorçait le premier mouvement législatif contemporain de protection de la nature. Quelques années plus tard, soit en 1872, Yellowstone devenait le premier parc national au sens strict, 13 ans avant la création du parc national de Banff au Canada, notre premier du genre.

Aujourd'hui, la protection des milieux naturels a fait école. Si à l'origine on créait des parcs pour permettre aux humains de retrouver le silence et un contact privilégié avec la nature, la vocation des parcs et des nombreuses aires protégées allait évoluer avec l'identification progressive des menaces qui pèsent sur les écosystèmes et les espèces vivantes. Par exemple, le parc de Mercantour, en France, abrite les derniers loups de ce pays, tout comme les Everglades ont été protégés à la fois pour protéger un écosystème absolument unique mais aussi le lamantin, ou le parc Kruger en Afrique du Sud, qui se donne comme mission de protéger les derniers rhinocéros blancs.

Mais, comme le précisait un bilan des grands parcs nationaux du Canada à la fin de la dernière décennie, la plupart d'entre eux sont en train de devenir des «îlots d'extinction» pour les espèces qu'ils sont censés protéger. Leur taille est en effet insuffisante en général pour maintenir des populations viables. Et les menaces qui les encerclent — du déboisement commercial au développement urbain, en passant par la création de terres agricoles — isolent leurs populations animales de la métapopulation dont elles font partie. Ces animaux étant privés d'échanges avec leurs semblables d'autres grands habitats, le pool génétique des espèces ainsi protégées s'affaiblit par effet de consanguinité, et les cheptels glissent progressivement vers leur déclin.

Une proposition novatrice

J'ai rarement eu autant de plaisir à parcourir un document que le rapport divulgué la semaine dernière par le Groupe de travail sur les aires protégées de catégories VI, qui propose de faire des réserves fauniques québécoises, des pourvoiries et des zones d'exploitation contrôlées (ZEC) des réserves naturelles viables où la protection des écosystèmes, les caractéristiques naturelles du milieu et le maintien des populations animales d'origine seraient hissés au niveau de principe directeur d'une exploitation viable des ressources par les humains.

Cela fait des années que je préconise, et ici même dans cette chronique, l'idée de faire de ces zones de chasse, de pêche et d'exploitation forestière des aires protégées en harmonie avec une exploitation fine et surtout viable des ressources naturelles, où les impératifs de la conservation encadreraient leur exploitation.

Nos 193 pourvoiries à droits exclusifs couvrent plus de 25 400 km2. Les 15 réserves fauniques, présentement gérées par la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ), couvrent pour leur part 66 000 km2, alors que les 63 ZECS — les territoires publics des anciens clubs privés gérés aujourd'hui par des bénévoles — administrent les activités de chasse et pêche sur un territoire de 50 000 km2. Cela représente un incroyable territoire d'au moins 141 000 km2 où la gestion de la faune est la priorité, en principe du moins. Sans parler de la partie d'Anticosti qui n'est pas constituée en réserve!

Par contre, même si Québec reconnaît officiellement que pourvoiries, ZECS et réserves fauniques ont en priorité une vocation récréative et de récolte faunique, la Loi sur les forêts ouvre la porte à des consultations avec les gestionnaires de ces territoires. Mais sans plus, de sorte que les ingénieurs forestiers ont eu systématiquement le dernier mot avec les résultats que l'on sait. C'est par centaines qu'on récolte des histoires de confrontations entre les gestionnaires de territoires fauniques et les exploitants forestiers, qui ne coupent pas toujours et n'aménagement pas toujours au goût et en fonction des priorités de l'exploitation faunique et du maintien des écosystèmes dont ils revendiquent le contrôle professionnel aujourd'hui... Il est donc normal que le groupe de travail sur les aires de catégorie VI ait constaté que tous les gestionnaires de ces territoires souhaiteraient par-dessus tout que les priorités de la faune et des écosystèmes servent de balises à l'exploitation forestière et minière.

Mais le principal gain que ferait le Québec en faisant de ses territoires fauniques des réserves naturelles viables — un nom qui leur conviendrait bien — serait sans contredit le fait de relier par de véritables corridors à vocation prépondérante de conservation la plupart des parcs nationaux et fédéraux du Québec ainsi que plusieurs autres aires protégées de différentes natures. L'absence de «connectivité» entre des parcs, réserves et aires de toute sorte est le point faible de nos politiques de protection des milieux, dont les espèces se retrouvent isolées de leur population globale.

Pour Nature-Québec, qui coordonnait les travaux de ce groupe de travail, Québec ne devrait toutefois pas utiliser ces territoires de catégorie VI pour combler l'écart entre l'objectif de protection de 8 % en aires protégées, atteint récemment, et la nouvelle cible de 12 % que Québec vise pour 2012.

Il faut, soutient le rapport du groupe de travail — qui réunissait fonctionnaires, gestionnaires et utilisateurs de la faune —, que le Québec comble l'écart entre le 8 et le 12 % avec des aires protégées des catégories de I à III, soit les plus strictes. Ce type d'aires est non seulement soustrait à toute exploitation commerciale, mais il vise à protéger des écosystèmes représentatifs des différents milieux naturels du Québec, un objectif qui est loin d'être atteint. Les territoires fauniques, sauf exceptions, n'atteignent généralement pas cet objectif de représentativité. Par contre, la nécessité d'établir des zones tampons autour des aires protégées de première valeur et d'assurer des liens entre elles par des corridors importants consoliderait les chances de survie à long terme de plusieurs espèces, autrement vouées au déclin.

Cette proposition pourrait d'ailleurs servir à court terme de banc d'essai pour la gestion écosystémique, qui devra dans deux ans s'appliquer à tout le territoire forestier québécois en vertu de la réforme forestière récemment coulée dans une nouvelle loi.

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Suggesion de lecture: Sans le nucléaire, on s'éclairerait à la bougie, et autres tartes à la crème du discours techno-scientifique, par Corinne Lepage et Jean-François Bouvet. Éditions du Seuil, 127 pages. Cet opuscule décapant, signé notamment par l'ancienne ministre de l'Environnement de France, découpe en lamelles fines les saucissons de la techno-science savamment enrobés de marketing, pour arriver à présenter les OGM comme la solution aux problèmes de la faim, les pesticides comme incontournables, les déchets nucléaires comme sécuritaires et les changements climatiques comme un phénomène naturel. Et quelques autres «tartes» du genre en prime.
2 commentaires
  • Maurice Monette - Inscrit 4 juin 2010 12 h 29

    Il fut un temps ou j'avais foi en la sagesse de l'espèce humaine mais, je fus rapidement ramené à l'ordre.

    À la fin de la décennie 1970, plus précisément de 78 à 81, j'ai eue la chance de pouvoir participer à la période de transition des clubs privés, à la création des Zone d'Aménagement Contrôlé ou Z. A. C.. C'était sous la supervision du nouveau Ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche ou M. L. C. P., nommé auparavant le Ministère du Tourisme , de la Chasse et de la Pêche ou M. T. C. P. . Le Gouvernement du Québec de l'époque voulait que les ressources naturelles de la Province puissent être mises à la disposition de la population du Québec, en créant des Zones d'Exploitation Contrôlée ou Z. E. C., qui étaient généralement au nombre de trois, parfois deux ou quatre, à l'intérieur d'une Z. A. C..

    Dans cette phase libératrice de l'accès de la population ordinaire de la Province de Québec à ses ressources naturelles, il y eut beaucoup d'apprentissage par le mode essai/erreur mais, en général ce fut bénéfique car, l'exploitation qu'il était possible d'y faire, est toujours restée pour le loisir, la chasse et la pêche. Mais depuis, nous sommes passés(es) à une époque très mercantile et il y a eue une exploitation extensive de la ressource ligneuse qui en témoigne. Malgré l'image qu'on voudraient bien se donner, la gestion de nos forêts a été déficiente et l'air ambiante dans laquelle nous vivons est surchargée des éléments polluants que la respiration végétale filtrait. De plus, les trous dans la couche d'ozone, sont une autre conséquence néfaste qui rend l'expisition aux rayons de l'astre solaire dangereuse. Et ce sont toutes des conséquences du changement de mentalité qui est devenue tellement mercantile depuis la libéralisation du commerce et la mondialisation que, tout, absolument Tout est passé dans la moulinette des spéculateurs et la sur-exploitation a faits des ravages, souvent irréversibles.

    Donc, les appréhensions dont Monsieur Francoeur fait mention, quant à l'extinction de plusieurs populations animales et végétales qui seront sur-exploitées, au nom du "dieu dollar", risquent d'être bien réelles, malgré toutes les bonnes intentions de préservation dont on semblent vouloir se barder. Souvenez-Vous d'un vieil adage qui dit: "l'argent rend l'homme semblable à la bête, et souvent le fait mourrir !"

    Donc, même s'il semble y avoir de bonnes intentions de protections de nos ressources naturelles, permettez moi de douter de ces gouvernements vendus à la mondialisation et à l'exploitation à outrance pour faire le plus de profits monétaires inutiles possibles. D'où, les bonnes intentions de sauvegarder notre patrimoine naturel, ne sont possiblement qu'une autre baudruche pour détourner l'attention et détruire ce qui reste pour créer de la richesse...

  • P. Boutet - Inscrit 6 juin 2010 21 h 18

    Créer la richesse

    C'est le concept même de création de richesse qui évolue.

    On a beau penser que seule la richesse monétaire a de la valeur, nous savons tous dans notre fort intérieur que c'est une vision étroite de ce qu'est la richesse, ce n'est qu'une partie de la valeur des choses et surtout une bien petite partie de la valeur du vivant.

    Faire la preuve qu'une exploitation durable est possible n'est pas une nouveauté, nous avons tous un ancêtre qui en a fait la démonstration.