Les héritiers du refus

Une lettre circule, Le mépris des revues culturelles, contre la politique du ministère du Patrimoine canadien. Désormais, le Programme d'aide aux magazines artistiques et littéraires ne subventionnera que les publications qui se vendent à plus de 5000 exemplaires par année. Ce-la exclut la plupart des revues culturelles. Toutefois, le ministère propose aux perdants un soutien en «innovation commerciale», moyennant la présentation d'un plan d'affaires.

La lettre est signée par vingt-sept revues, parmi lesquelles Liberté, Jeu, Intermédialité, 24 images, Relations et Spirale, dont le dernier numéro con-tient un éditorial étonnant de Patrick Poirier: «De quoi hériteront-ils?» D'habitude, à Spirale, on se soucie peu d'héritage. Et la protestation des vingt-sept en appelle aussi à l'héritage, réclamant que le gouvernement continue à financer des revues qui, «en se mettant au service de la culture vivante, en prenant le risque d'une parole critique exigeante, contribuent à l'élaboration et à la constitution du patrimoine à venir».

Demander de l'argent pour faire le patrimoine de l'avenir, le tour est admirable! Je me demande pourtant si le fait — cent fois vérifié au XXe siècle — du «retour d'opinion qui place au rang des chefs-d'oeuvre l'ouvrage incompris et ridiculisé dans un premier temps» (Valéry) peut s'appliquer aux revues culturelles. Invoquer sa propre consécration patrimoniale par les générations à venir, cela peut-il impressionner les subventionnaires actuels?

Poirier écrit que «la logique dictant que des magazines culturels et des revues de créations soient évalués selon des critères de rentabilité et de ventes, au même titre que Sentier chasse pêche, tient de l'aberration idéologique et d'une connerie sans nom». Sans doute. Mais quelle est cette idéologie?

Pierre Ouellet, dans Les Écrits, défend les revues culturelles parce qu'elles «donnent accès à une mémoire commune, à travers la diversité des évocations et des réminiscences personnelles». C'est beau. Mais trop doux pour une guerre. Spirale ne sera rien pour l'avenir, ses superbes et profonds numéros s'évanouiront dans l'insignifiance si elle ne laisse en héritage un exemple de résistance politique. Par exemple, un numéro spécial digne de Refus global, des pages fumantes, rageuses, savantes, spirituelles. Faites de la critique à coups de marteau! Soyez donc durs et à la hauteur de la culture exigeante et transgressive que vous défendez! C'est sur votre vaillance dans cette guerre que vous serez jugés dignes d'avoir des héritiers.

Il y aura bientôt dix ans, Radio-Canada abolissait la seule radio où l'on parlait des livres exigeants. S'il y eut jamais un média différent, c'est bien celui-là. Or, pour remplacer une radio sans pareille par une radio comme les autres, pour justifier de la détruire et de mettre à sa place la plate Espace Musique, qu'a fait Radio-Canada? Elle a invoqué la diversité!

Toute la culture va y passer. Sur le site de 24 images, on rappelle que des cinéastes québécois ont lancé une pétition contre le nouveau président de la SODEC, M. Macerola. Quand on a suivi étape par étape la destruction de la Chaîne culturelle, on reconnaît sans mal dans les propos de M. Macerola le discours jadis tenu par M. Lafrance, de Radio-Canada: «Dire que la SODEC est dévouée au cinéma d'auteur devra disparaître au profit d'une SODEC dévouée au cinéma et à la diversité des styles et des genres.»

Noyer la différence (un auteur) dans la diversité, c'est la première opération. N'avait-on pas, en un premier temps, rebaptisé la Chaîne culturelle «Radio de toutes les cultures»? Cela signifiait contre-culture de consommation, produits de l'industrie culturelle.

Quand un Paul-Marie Lapointe, un Jean-Guy Pilon dirigeaient Radio-Canada, ils n'administraient pas la société en poètes, mais pour eux il allait de soi qu'une émission sur Miron, sur Habermas, sur la musique dodécaphonique ne pouvait être soumise aux mêmes critères que La Soirée du hockey. Rien de tel chez les patrons et subventionnaires de maintenant. La rente de respectabilité héritée de l'humanisme par la modernité est épuisée. Le culturel, ils connaissent ça, les gestionnaires. Un écrivain, ça ne les impressionne pas. L'écrit n'est pas culturel. Il n'y a de culturel que le spectacle et le rêve de spectacle, inlassable remake quétaine du surréalisme. Le Cirque du Soleil et Robert Lepage étaient faits pour travailler ensemble. «Au service du succès, ils renoncent eux-mêmes au caractère d'insoumission qui leur était propre.» (Adorno)

Revues culturelles, rappelez-vous Walter Benjamin, disant dans les années trente que les poèmes surréalistes «sont au fond des prospectus pour des entreprises commerciales qui ne sont pas encore créées». Elles le sont maintenant. La transgression a changé de bord, le rêve couche avec le commerce. Ils sont les subversifs et vous, l'institution poussiéreuse. Prochaine étape: ils attaqueront votre élitisme. Le philosophe difficile, le réalisateur sérieux, la revue qui ne pousse pas à la fête, voilà l'élite à abattre. Vous êtes l'ennemi. Vous êtes vieux, cons et abscons. La culture, et la culture la plus jeune, est redevenue ce qu'elle était avant l'insurrection de la modernité: le rêve et le soutien du pouvoir. Vous n'avez d'autre héritage à laisser que le courage agonique si justement nommé par Miron, vaillance critique et refus global appuyés sur votre exclusion même au bord de crever.

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8 commentaires
  • jackyboy - Abonné 29 mai 2010 11 h 49

    Testament falsifié

    Je partage chacun des énoncés de ce billet « politique » et j'apprécie l'écho des noms cités tel que ce Walter Benjamin, philosophe étampé comme un fossile sous les rares cyprès du blanc cimetière de Portbou et Jean-Guy Pilon, poète, homme de la « voix dépassée » qui osa partager concrètement cette idée avec le public, à savoir que la vie dans les livres à la radio est, curieusement, proche de la lecture et de la liberté... Nous sommes captifs de ces messieurs dames de la cote d'écoute et des cueilleurs de bonis, surfeurs ignares de la distraction que l'on décore de la Légion d'honneur et qui font triper les « classes possédantes » de ce pays. Espace musique est en effet une radio plate et dix ans après sa création, les seules émissions musicales qui retentissent sont celles-là mêmes qui existaient jadis : le jazz et les concerts classiques.

    Jacques Desmarais

  • Jean Rousseau - Inscrit 29 mai 2010 12 h 58

    SOUVENIR DE L’ACTEUR JEAN-LOUIS MILLETTE.



    Celui-là pouvait incarner beaucoup de rôles. Lors d'une tragédie, dont le nom m'échappe, il jouait le tueur en série qui savait attendre le passant sur un pont et le pousser, par ses paroles insidieuses, à se suicider, en se jetant par dessus bord. Son interprétation se trouvait aussi incarnée que celle d'Antony Hopkins dans: "Le silence des agneaux". Lorsque j'y pense, même après une vingtaine d'années, j'en ai encore froid dans le dos. Cela s'appelle du talent. Il me semble naturel pour tout investisseur, (y comprit le gouvernement qui doit gérer les fonds publics), de rechercher un retour sur son investissement.

  • France Marcotte - Inscrite 30 mai 2010 12 h 21

    "Trop doux pour une guerre"

    Hum...J'ai bien hâte de voir les gens revues littéraires se faire "durs et à la hauteur de la culture exigeante et transgressive que vous défendez!". C'est sur cette guerre vaillante, dit Jean Larose, que ces braves gens seront jugés dignes d'avoir des héritiers. En tout cas, pour le moment il n'y a pas ici même beaucoup d'écho qui se fasse entendre, ni de roulement de tambours qui s'annonce. Ceux du grand Refus global, eux, n'avaient pas hésité à mettre leurs gueules à prix. C'est vrai que pour se battre, il faut parfois descendre dans les ruelles.

  • Geoffroi - Inscrit 30 mai 2010 13 h 01

    Ennemis politiques

    Vous écrivez :

    « La transgression a changé de bord, le rêve couche avec le commerce. Ils sont les subversifs et vous, l'institution poussiéreuse. Prochaine étape: ils attaqueront votre élitisme. Le philosophe difficile, le réalisateur sérieux, la revue qui ne pousse pas à la fête, voilà l'élite à abattre. Vous êtes l'ennemi. »

    "L'élite à abattre" ! C'est plutôt l'avant-garde créatrice et novatrice à abattre qui dérange tous les "Mgr Ouellet" et autres dits "honorables".

    Le rêve couche beaucoup avec la politique. C'est de la censure et de la manipulation voulues par des dirigeants pervers de l'ombre : ceux qui se paient de méchants politiciens et administrateurs publics très ambitieux.

  • Louis Horvath - Inscrit 30 mai 2010 14 h 18

    Au premier degré seulement

    Il faut arrêter de penser que le gouvernement puisse penser à autre chose qu'au premier degré; si mes calculs sont bons, depuis 1980 il y a une nette régression de l’idéalisme - pourquoi gérer en fonction de la société *rêvée* quand on peut calculer froidement avec une société qui rapporte plus?

    C'est le mécanisme à l'oeuvre ici; les idéalistes ayant foutu le camp (certains diront qu'ils ont été chassés), il ne reste que des 'décideux' qui cherchent la bonne recette, celle qui peut justement donner les résultats qu'on attend d'un plan d'affaire. On appelle ça du nivellement par le bas (j’appellerais ça plutôt de la restriction vers le bas mais enfin).

    Or une société n'est pas une affaire. C'est une mouvance, une évolution qui englobe cent mille fois tous les plans d'affaires imaginables; c'est un magnifique échafaudage de toutes les croyances et individus et il me peine de voir le tout réduit bêtement à une seule dimension – la rentabilité.

    Et puis pourquoi ne pas poser la question directement? Est-ce la culture qui fait avancer le capital ou le capital qui fait avancer la culture?
    Pour ma part j'écrirai toujours, riche ou pauvre. Mais pour certains, la culture est un simple intrant, un facteur secondaire. Si c'est le cas, il y en a qui devraient arrêter de prendre des décisions sur la question et aller travailler pour une institution financière – on ne peut pas porter un jugement sain et éclairé sur la mouvance sociale quand on a moins de culture qu’un pot de yogourt.