Les vieilleries de Cannes

Thierry Frémaux, directeur du Festival de Cannes
Photo: Agence France-Presse (photo) Valery Hache Thierry Frémaux, directeur du Festival de Cannes

Qui dira d'un tableau de Van Gogh, d'un roman de Zola ou d'un opéra de Puccini qu'ils sont vieux? Il n'y a pas de raison pour que les films connaissent un sort différent. C'est en tout cas l'opinion de Thierry Frémaux, directeur du Festival de Cannes, où il est courant d'entendre qu'un film est vieux d'hier. Celui-ci arguait la semaine dernière aux côtés de ses invités venus présenter des films restaurés dans le cadre de Cannes Classics, sélection parallèle de l'événement, qu'«il n'y a pas de vieux films. Il n'y a que des films qui renaissent».

Cannes Classics se donne pour mandat de faire redécouvrir à un public de festivaliers, pris en otage durant dix jours sur la planète cinéma, des trésors du septième art rarement montrés au cours des dernières décennies, pour des raisons qui ont parfois à voir avec l'identité inconnue des ayants droit, le plus souvent avec l'état de détérioration avancée des copies. Alors que la restauration des oeuvres d'art pictural est une pratique courante, celle des négatifs de films, périssables et hautement inflammables, est encore jeune.

Ainsi, grâce à diverses fondations, qui naissent un peu partout sur la boule, et des mécènes inspirants tels Martin Scorsese, qui a facilité la restauration du Guépard de Visconti (Palme d'or de 1963, projeté ici dans toute sa jeunesse retrouvée), les spécialistes sont à pied d'oeuvre dans les laboratoires afin de sauver un patrimoine mondial dont Cannes Classics révèle chaque année un riche aperçu. Au programme cette année, des oeuvres de tous âges et issues de divers horizons, l'éventail allant de Boudu sauvé des eaux de Renoir (comportant une scène inédite) au Baiser de la femme-araignée de Babenco (dont on fête cette année le 25e anniversaire), en passant par La Reine africaine de Huston, Psycho de Hitchcock, ainsi qu'une version allongée de 20 minutes du Tambour de Schlöndorff, Palme d'or en 1979.

Au total, Cannes Classics déclinait une leçon de cinéma (et d'histoire) en 17 chapitres, l'un d'eux étant formé par le documentaire Cameraman: The Life and Work of Jack Cardiff, un passionnant concentré de la vie d'un des plus grands directeurs photo de l'histoire (Les Chaussons rouges, La Reine africaine, La Comtesse aux pieds nus), par son confident Craig McCall. «Ce film est à prendre comme une conversation avec Jack, telle qu'elle prendrait forme après le deuxième verre», déclarait en amorce de projection le cinéaste écossais en kilt.

La veuve du grand René Clément est venue pour sa part présenter dans une salle Buñuel remplie La Bataille du rail, chef-d'oeuvre de son mari qui a remporté en 1946, première édition du festival, le Prix du jury. Film âgé collé à un récit moderne, images d'Henri Alekan impeccablement restaurées révélant une France d'hier, l'expérience du contraste, sur grand écran, est belle à pleurer. La nouvelle vie du film sur la résistance des cheminots de France se matérialisera dans les prochaines semaines par une réédition sur double DVD traditionnel et disque Blu-ray comportant une série de compléments.

La guerre, sous l'angle français, est également au coeur de La 317e section, film majeur de Pierre Schoendorffer, campé durant le dernier acte de la guerre d'Indochine. Le cinéaste est venu lui-même la présenter dans la salle du 60e: «Un film est un petit être à qui on donne la vie et qu'on lance dans le monde. Je suis heureux qu'ici, à Cannes, il retrouve une nouvelle virginité», avant que Costa-Gavras, le président de la Cinémathèque française, qui a supervisé la restauration, le qualifie de «meilleur film français sur la guerre jamais réalisé en France». Et Schoendorffer d'ajouter: «En dehors du fait qu'il s'agit d'un film sur une histoire datée, sur une guerre qui se perd dans la légende, il y a quelque chose dans ce film de l'humanité éternelle qui est intemporel.» Quelque chose qui, en somme, ne meurt pas.

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1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 29 mai 2010 08 h 24

    «Puccini» et non «Pucini»

    Même erreur dans l'article «Entre choix et nécessité», publié dans «Le Devoir» du 6 septembre 2001.