Et puis euh - Un article de fond

Tendez l'odorat, bonnes gens, et vous verrez, façon de parler, que ça ne sent plus rien. Soudainement. Partis les effluves de Stanley. Envolées les émanations de parade. Volatilisée la fragrance de championnat. Certes, vous me direz que, pour que l'on puisse volatiliser une fragrance, il faudrait d'abord que celle-ci daigne au préalable adopter l'état liquide, ce qui lui arrive assez rarement, et vous aurez en partie raison, mais si on ne fait pas de poésie dans les grands moments de sa vie, quand se laissera-t-on aller, je vous le demande un peu.

Oui, Canadien* est miné**, et pour son partisan moyen, ne reste plus qu'un parfum d'absurde.

(*Première précision. Au fil du temps, plusieurs citoyens se sont enquis des motifs d'utilisation de cette expression, «Canadien», non précédé du traditionnel article défini «le» qui emporterait l'adhésion de l'Académie française. Il s'agit simplement d'un clin d'yeux en forme d'hommage à la belle époque, car il était fréquent, aux alentours des années 1950 et même avant et après, d'entendre cette façon de faire. Tenez, voici un extrait de la joute du 11 octobre 1952, la première de l'histoire présentée à la télévision de Radio-Canada: http://tinyurl.com/32enftz. René Lecavalier, qui n'est quand même pas le dernier venu en matière de justesse du terme, dit bel et bien, et souvent à part ça: Canadien. L'exemple provient donc de haut.

Par ailleurs, une question connexe est fréquemment soulevée: si on tient tant à l'article défini, obtenons-nous le Canadien ou les Canadiens? Ici, attention, on entre dans un univers d'une infinie complexité, ou le fond des choses se présente tout en demi-teinte. Le nom officiel de l'équipe est «Club de hockey Canadien», ce qui nous propulse vers le singulier, mais dès sa naissance, journalistes, amateurs et population générale ont pris l'habitude de dire «les Canadiens». On notera d'ailleurs qu'en anglais, on parle toujours des Canadiens au pluriel, tout en maintenant l'orthographe française. Et aujourd'hui encore, pas facile de se dépêtrer du bourbier, puisque si c'est le Canadien tant qu'on veut, l'annonceur maison Michel Lacroix dit avant chaque match

«Accueillons nos Canadiens», et la portion de la rue de la Gauchetière située devant le Centre Bell Téléphone a été rebaptisée «avenue des Canadiens-de-Montréal». La vie est parfois d'une saisissante étrangeté.

Par ailleurs encore, mais à un autre endroit, ne croyez pas les esprits chagrins qui essaieraient de vous raconter que, dans le logo CH, le H signifie «Habitants». Il renvoie à «Hockey», et ça finit là.

**Deuxième précision. Oui, Canadien est miné. Il s'agit d'un hommage au temps présent. Tendez l'ouïe dedans les ondes sportives, vous constaterez que l'escamotage de la syllabe constitue une procédure courante, probablement une technique visant à en dire plus en moins de temps au moment où tout le monde est si pressé et où chaque fraction de seconde compte. Cela donne par exemple «les séries minatoires», phénomène linguistique en vertu duquel Canadien, justement, s'est fait miner par le Philadelphie***. Remarquez cependant qu'il y a, en l'absence de formule dûment approuvée par les autorités compétentes, débat de société entre les partisans de la déglutination, qui appuient «les séries minatoires», et les supporters du tout agglutiné, qui reconnaissent plutôt «les sériminatoires» et prétendent que Canadien a été sériminé. Ne vous surprenez donc pas d'entendre l'un ou l'autre.

***Troisième précision. Par un colossal paradoxe, si dans le bon vieux temps on enlevait l'article défini pour désigner Canadien, on l'employait fréquemment pour parler de tous les autres clubs: le Toronto, le Detroit, le Chicago. Ne rien vous cacher, j'ai eu l'occasion il y a quelque temps de visionner un précieux document sur comment c'était le hockey sur glace dans le passé et Boom Boom Geoffrion y allait jusqu'à évoquer «le Rangers». Et il y a de quoi devenir carrément patraque lorsqu'on lit l'excellent livre de Marc Robitaille, Des histoires d'hiver, avec des rues, des écoles et du hockey, et qu'il y est question de «les Boston».

Sur ce, des sources au courant du dossier nous informent sous le couvert d'un anonymat commode qu'il est sérieusement temps que cette parenthèse se ferme. Bon point.)

Donc, fectivement — en voilà un autre —, comme un parfum d'absurde: tout ça pour ça. Que ne vient en aucun cas contrecarrer l'interrogation fondamentale qui se pose à l'humain depuis des siècles, qui lui fait faire des cauchemars et le fait se réveiller en sueur, le coeur débattant et la tête pas mal toute mêlée.

Le Halak ou le Price?

***

Question d'agglutination, l'Histoire avec un grand H qui ne signifie pas «Habitants» mais «Histoire» nous apprend que les Blackhawks du Chicago, qui disputeront la finale de la coupe Stanley contre une autre équipe que Canadien à compter de samedi, se sont appelés les Black Hawks depuis leur naissance en 1926 jusqu'en 1986.

C'est qu'en 1986, quelqu'un a découvert le document de fondation de la franchise et constaté que «Blackhawks» y était écrit en un seul mot. On a donc enlevé l'espace et réduit le H (qui, chose relativement peu connue du grand public, signifie «Habitants») à une minuscule.

Et savez-vous quoi? Personne ne s'en est rendu compte.
2 commentaires
  • jacques noel - Inscrit 27 mai 2010 06 h 32

    Combien de Canadiens dans le Canadien?

    Quatre.

    Faut-il changer le nom de l'équipe pour le rendre plus inclusif? Mieux représentatif du Montréal contemporain?

    Que dire des "United Colors de Montréal"? Ou des "Citizens of the World de Montréal"? Ou des "Bleus-Blancs-Blacks de Montréal"?

  • Mathieu Bouchard - Inscrit 27 mai 2010 15 h 28

    C'est bien mieux au long

    « séries illuminatoires », bien sûr ;)