Dolan, Egoyan et le nouveau modèle

Atom Egoyan
Photo: Agence Reuters Vincent Kessler Atom Egoyan

Cannes — Au Canada, le système de financement public du cinéma est labyrinthique et prend du temps. Xavier Dolan et Noah Pink sont, à l'inverse, directs et pressés. Leurs films respectifs, Les Amours imaginaires, long métrage applaudi à Un certain regard, et ZedCrew, moyen métrage projeté aujourd'hui à la Quinzaine des réalisateurs, ont été écrits, tournés, montés, d'un seul et même souffle, sans attendre, ni même espérer, le soutien en amont des institutions. Si bien que la participation mardi des deux cinéastes à une discussion à bâtons rompus aux côtés de leur aîné Atom Egoyan, dans le cadre d'une causerie organisée par Téléfilm au Pavillon du Canada, pouvait surprendre.

En effet, aucun des films soutenus dans la dernière année par l'institution hôtesse de l'événement n'a reçu d'invitation à Cannes. Et deux qui s'en sont passés y ont débarqué, toutes voiles dehors. Paradoxe ou nouveau modèle? «C'est un nouveau modèle qui est en train de se créer, fondé sur l'énergie créatrice», répond Atom Egoyan, Grand Prix du jury de Cannes en 1997 avec The Sweet Hereafter. «Cannes est l'affirmation d'un monde en mutation. Quand tu es ici, tu as l'impression que tout est possible», affirme celui qui, avec Patricia Rozema, a connu ses premiers signes de reconnaissance sur la Croisette, avec des films au budget microscopique, qui ont éveillé la curiosité du monde à leur égard. Il voit en Dolan et en Pink une continuité, dans le renouveau.

Denis Côté et toute une jeune génération de cinéastes sont en train de réinventer la manière de faire des films au Québec, dans l'urgence et la fébrilité, avec les moyens du bord. Dolan, avec ses directs au coeur accessibles, est devenu en deux films la face lumineuse de ce phénomène. «Un petit budget nous permet d'aller là où on n'irait pas nécessairement, disait-il mardi lors de la causerie de Téléfilm. Je ne dis pas qu'il faut produire des films dans la misère, je dis simplement que, pour mon film, je n'avais pas besoin de plus que ce dont je disposais. Nous n'avons manqué de rien.»

Le jeune cinéaste soumet en preuve la scène d'anthologie de son précédent film, J'ai tué ma mère, où Anne Dorval pique une crise au téléphone. Après le tournage, il a obtenu quelques sous qui lui ont permis de retourner cette scène, dont il se disait insatisfait, cette fois avec une dolly (un support de caméra sur roues) lui permettant d'exécuter un travelling avant progressif sur le personnage. Résultat: moins fort que la prise tournée antérieurement en plan fixe. «Je me suis aperçu à cet instant que la contrainte pouvait jouer en faveur de ce que je voulais exprimer», résume celui qui pense qu'il ne faut pas attendre l'argent des institutions pour crier «moteur».

Noah Pink abonde dans ce sens. Son film, tourné en aparté d'un projet plus vaste, campé en Zambie auprès d'un trio de musiciens de hip-hop qui s'embarquent pour New York à bord d'un conteneur perché sur un transatlantique, a coûté 1000 $. Vous avez bien lu. Une caméra, un micro, du coeur au ventre, toute l'économie de la production reposait là-dessus. «Les moyens ont dicté la forme, modelé la création. C'est inspirant [de travailler dans ces conditions] parce que tu ne peux compter que sur toi-même», fait remarquer ce cinéaste prometteur de 27 ans, qui a également deux courts métrages à son actif (Symposium et Bad Day, Good Day, Bad Day). Ceux qui veulent faire des films devraient être encouragés à aller de l'avant, à ne pas attendre. Grâce aux équipements, nous avons aujourd'hui la possibilité de tourner à très petit budget.»

Atom Egoyan, lancé sur la planète grâce à Family Viewing, tourné en 1987 avec 160 000 $, n'en pense pas moins. À ses yeux, l'argent institutionnel qui sert à financer le cinéma devrait aussi soutenir les efforts de promotion à l'international, ainsi que toutes sortes d'initiatives permettant de porter les films à la connaissance du public. «On ne peut pas produire Avatar au Canada, dit-il. Mais on peut continuer de financer des premiers films, à favoriser l'éducation cinématographique de nos jeunes, à les sensibiliser au cinéma qu'on fait chez nous.» Dit comme ça, ç'a l'air très simple. Et si ça l'était?