Et puis euh - Pour une chanson

Il ne faut pas être superstitieux, disait le penseur profond quand il daignait partager avec l'humanité le fruit de ses cogitations, car cela porte malheur. Mais posséder un talisman, n'est-ce pas, ne peut pas vraiment nuire. Les Flyers de Philadelphie l'ont bien compris.

Alors que le splendide But de Loco Locass est tranquillement en train de s'imposer comme la pièce-thème du Canadien, les Flyers, eux, ont plutôt recours à du vieux stock pour se donner de l'allant. On l'a vu lors des deux dernières joutes au Wachovia Center: dans les moments cruciaux, ils ressortent Kate Smith qui chante God Bless America sur écran géant. Et cela, bien entendu, soulève une question d'intérêt, souvent posée à la rubrique Et puis euh dont le métier est de tout savoir: c'est quoi, cette affaire-là?

Tirez-vous une bûche, mononcle va vous raconter.

En 1918, alors que fait rage la Grande Guerre, le compositeur Irving Berlin, enrôlé dans l'armée américaine, est stationné au camp de Yaphank, sur Long Island, dans l'État de New York. Il y écrit une revue musicale intitulée Yip Yip Yaphank, une ode patriotique aux militaires du pays. L'une des chansons est God Bless America, un hommage à la mère de Berlin qui disait souvent «que Dieu bénisse l'Amérique», car c'était selon elle la seule terre au monde où les siens pouvaient vivre dans des conditions décentes. Berlin était un immigré juif russe arrivé aux États-Unis en 1893 à l'âge de cinq ans, sa famille ayant fui les persécutions et les pogroms.

Berlin trouve cependant que God Bless America se marie mal à l'ensemble de l'oeuvre, et il décide de la laisser dans ses cartons.

En 1938, le gérant de Kate Smith, une jeune chanteuse fort populaire qui anime une émission de variétés hebdomadaire à la radio, demande à Berlin s'il n'aurait pas par hasard une chanson patriotique que sa protégée pourrait interpréter à l'occasion du 20e anniversaire de l'Armistice. Le compositeur déterre God Bless America en en modifiant quelques lignes. Le succès est instantané et immense, à tel point qu'un mouvement naît pour en faire l'hymne national des USA. (Mme Smith se rendra elle-même au Congrès pour demander que cela ne se réalise pas. Elle jugeait que le

Star-Spangled Banner, rédigé pendant la guerre de 1812, était plus approprié, tant par sa solennité que par son caractère historique.) Elle reprendra la chanson presque chaque semaine par la suite.

En 1940, Irving Berlin crée la God Bless America Foundation, qui prévoit que tous les revenus liés à la chanson seront versés aux organisations des scouts.

En 1942, Berlin écrit une comédie musicale, This Is the Army, présentée sur Broadway et où est évoquée la prestation de Kate Smith. L'année suivante, un film portant le même titre est réalisé mettant en vedette Ronald Reagan et, encore une fois, God Bless America est à l'honneur.

Un petit saut jusqu'à la fin des années 1960. Les États-Unis traversent une période pendant laquelle ils ont mal à leur patrie, il y a la guerre au Vietnam et tout ça. À Philadelphie, les foules sportives sont connues pour leur indiscipline et au Spectrum, l'hymne national est largement ignoré, quand il n'est pas carrément chahuté. Le vice-président des Flyers, Lou Schienfield, part à la recherche d'une pièce de remplacement. Il en auditionne quelques-unes. Finalement, c'est God Bless America, interprétée par Kate Smith, qui emporte la mise.

Le 11 décembre 1969, la chanson enregistrée est jouée pour la première fois lors d'une partie des Flyers, et les locaux gagnent 6-3 contre Toronto. L'accueil du public est favorable. On décide de la reprendre de temps à autre, dans les moments jugés importants.

Les Flyers se débrouillent très bien lorsqu'on remplace le Star-Spangled Banner. Puis, le 11 octobre 1973, au match inaugural, les fans présents au Spectrum ont droit à une surprise: Kate Smith est là, en personne, pour pousser sa chanson fétiche. Philadelphie l'emporte 2-0. Elle reviendra au sixième match de la grande finale: les Flyers battent Boston 1-0 et mettent la main sur la première de deux coupes Stanley consécutives.

La magie continue d'opérer l'année suivante. En demi-finale, les Flyers prennent les devants

3-0 face aux Islanders de New York, mais ils perdent les trois joutes suivantes. Au septième et décisif affrontement, on ramène Kate sur le tapis rouge. Victoire de 4-1.

Le Canadien fait toutefois sa part pour ébranler le mythe. En mai 1976, il combat deux fois avec succès God Bless America, dont une prestation en direct qui sera la dernière (que vous pouvez visionner dans mon blogue sur ledevoir.com), en route vers un balayage de la finale de la coupe Stanley.

Depuis, on a continué de tenter le sort en ayant recours aux pouvoirs surnaturels de la chanson, sans cependant en abuser. Kate Smith, décédée en 1986, accompagne maintenant virtuellement la chanteuse Lauren Hart.

Il est difficile de dire avec exactitude quel est le rendement des Flyers lorsque God Bless America joue parce que les sources ne sont pas d'une fiabilité à toute épreuve, mais on n'est pas loin de la réalité si on parle d'un dossier de 85-22-4.

Et cette année? Huit fois. Dernier match de la saison régulière, qu'il fallait absolument gagner contre les Rangers de New York, et sept parties en séries. Bilan: sept victoires, une défaite.

Et puis et puis, depuis les attentats du 11 septembre 2001, God Bless America remplace fréquemment Take Me Out to the Ball Game au milieu de la septième manche dans les matchs de baseball.

C'est ça qui est ça.
3 commentaires
  • Céline A. Massicotte - Inscrite 20 mai 2010 09 h 07

    Merci mononcle!

    Depuis des décennies j'essayais de comprendre pourquoi les Américains semblaient avoir deux hymnes nationaux: un, tellement beau, et un autre, tellement plate, mais qui tenait le coup.

  • Claude Martin - Abonné 20 mai 2010 15 h 06

    Mononcle Jean est un bon conteur (et non compteur...)

    Merci monsieur Dion pour ces explications claires sur l'origine et l'histoire de la chanson God Bless America (à ne pas traduire par "Que Dieu blesse l'Amérique" comme l'a malencontreusement fait un traducteur simultané d'Ottawa, il y a quelques années...).

    Y a-t-il moyen de démontrer de façon plus lumineuse que le Mereveilleux monde du sport peut s'accompagner de son lot d'histoires toutes plus émouvantes les unes que les autres??? Ces histoires ont souvent plus d'intérêt que bien des matches ennuyants, ce qui n'est heureusement pas trop fréquent pendant les éliminatoires...

  • Thérèse Bélisle - Abonné 20 mai 2010 22 h 06

    Tout un virage

    Voila ..tout un virage sec.Merci au CH