Marquer sa différence

Le chef libéral Michael Ignatieff a choisi ses cartes. Comme Jean Chrétien et Paul Martin avant lui, il tentera de se démarquer de son adversaire conservateur en insistant sur ce qui sépare leurs partis respectifs: les valeurs. Cela ne pouvait être plus clair lundi soir, à Toronto, lors du dîner annuel de collecte de fonds du chef.

Aux conservateurs qui l'accusent depuis quelques semaines de chercher à provoquer une «guerre culturelle», le chef libéral a répliqué en accusant à son tour le chef conservateur de créer des lignes de fracture dans la population canadienne en soulevant des enjeux émotifs ou en brisant des consensus bien établis, qu'il s'agisse du droit des gais, de l'avortement, du contrôle des armes à feu ou de la politique canadienne au Moyen-Orient. (M. Ignatieff n'a pas relevé que son propre parti n'était pas unanime sur aucun de ces enjeux.) Michael Ignatieff a déploré le fossé ainsi creusé, mais pour mieux l'exploiter afin d'illustrer combien son parti se distingue des conservateurs.

Ce discours n'est pas le premier du genre de M. Ignatieff. À Montréal, la semaine dernière, il a tenu le même refrain avec une touche toute québécoise, soulignant, entre autres choses, l'appui de son parti — mais l'opposition des conservateurs — au projet de loi sur le bilinguisme des juges de la Cour suprême. La semaine précédente, c'était devant le Conseil national de la presse et des médias ethniques du Canada.

***

Cette volonté de différenciation a commencé à se manifester en janvier dernier quand les libéraux se sont mis à taper avec insistance sur le clou de la prorogation et à demander quelle place le gouvernement Harper allait réserver à l'avortement dans le cadre de l'initiative du G8 sur la santé maternelle et infantile, une controverse qui n'a depuis cessé de grossir.

«Il fallait le faire, explique un proche collaborateur du chef libéral, car Stephen Harper cherche à occuper le centre de l'échiquier politique et cette initiative sur la santé maternelle devait y contribuer et l'aider à adoucir son image auprès des femmes. En soulevant tout de suite la question de l'avortement, on déplaçait à nouveau le centre vers nous. On a trébuché avec cette motion sur la santé maternelle que certains de nos propres députés ont contribué à défaire, mais on a réussi à exposer les vraies intentions du gouvernement et ce qu'on retient aujourd'hui est la position de Harper, une position qui va l'handicaper.»

La décision de centrer une bonne partie du discours du chef et du travail du caucus autour de la notion des valeurs a été prise, dit-on dans son entourage, à la fin de l'automne dernier, après que Michael Ignatieff eut remplacé la presque totalité du personnel de son bureau par des vétérans des gouvernements Chrétien et Martin, en particulier l'actuel chef de cabinet Peter Donolo.

On se défend cependant de vouloir simplement répéter les campagnes de peur menées contre les chefs de l'Alliance canadienne, Stockwell Day (2000) et Stephen Harper (2004). Il n'est plus question de prédire le pire, dit-on, mais de mettre en relief un bilan. «Il nous aide avec ses actions», de dire un libéral.

***

Ce genre de stratégie a ses limites. Un débat sur les valeurs ou, comme certains l'appellent, un «choc des cultures» peut avoir pour effet de creuser un peu plus le fossé. Et dans le fond, les libéraux ont beau dire vouloir unir les Canadiens, ils visent surtout, avec ce discours, à rallier le plus grand nombre possible d'électeurs se trouvant à la gauche des conservateurs. Mais si le but est de former le gouvernement, il faudra que les libéraux offrent davantage: une organisation, un programme et un chef préparé et inspirant.

On le reconnaît dans l'entourage de M. Ignatieff, mais la preuve que le parti a gaspillé beaucoup de temps depuis la perte du pouvoir est qu'il a encore besoin de quelques mois pour achever le travail. L'entente intervenue la semaine dernière sur les détenus afghans lui permet de souffler. L'élection précipitée est pour l'instant évitée, du moins jusqu'à l'automne.

Le chef libéral aura besoin de tout le temps à sa disposition, car il a toute une côte à remonter, à en croire le dernier sondage Harris-Decima publié hier par la Presse canadienne (PC). Michael Ignatieff serait le chef fédéral le plus impopulaire. Alors que son parti récolte 28 % des intentions de vote, lui-même ne fait bonne impression qu'auprès de 26 % des Canadiens, mais déplaît à 52 % d'entre eux, soit le double. Stephen Harper suscite le même niveau d'antipathie, mais il réussit à plaire à 42 % des électeurs.

Cette piètre performance du chef libéral profite au chef conservateur, a dit le directeur de la firme de sondages, Allan Gregg, à la PC. Selon lui, elle permet aux conservateurs de se maintenir dans les sondages (32 % des intentions de vote), malgré les controverses au sujet d'Helena Guergis, des détenus afghans et de l'avortement. M. Gregg affirme qu'il est rare qu'un chef de l'opposition provoque des sentiments aussi négatifs, surtout quand le premier ministre est lui-même peu populaire.

Chez les libéraux, on se console en se rappelant combien Jean Chrétien était critiqué quand il était chef de l'opposition. Peter Donolo en sait quelque chose, c'est lui qui lui a refait une image. Mais le pari qu'a pris le Parti libéral avec Michael Ignatieff n'est pas encore gagné.

***

mcornellier@ledevoir.com
5 commentaires
  • Loraine King - Inscrite 19 mai 2010 06 h 38

    Laura Bush

    Le commentaire de Manon Cornellier, à l'effet que M. Ignatieff n'a pas relevé que son propre parti n'était pas unanime sur les enjeux de l'avortement, du droit des gais, etc., me fait penser aux propos tenus par Laura Bush récemment. Elle est pour l'accès libre à l'avortement et pour le mariage entre conjoints de même sexe alors que son époux George est contre. Et ce couple fonctionne, chacun respectant les opinions de l'autre.

  • jacques noel - Inscrit 19 mai 2010 06 h 59

    Quelles valeurs?

    Iggy n'a encore rien fait pour empêcher Harper de réduire le poids du Québec aux Communes à 22%? (75 députés sur 338)
    Comme les électeurs québécois font 25% de l'électorat canadien (Élections de 2008), 118 votes au Québec vaudront 100 dans le ROC. C'est ça les valeurs libérales?

  • France Marcotte - Inscrite 19 mai 2010 07 h 42

    Un intello incarné

    Les proches collaborateurs de M.Ignatieff sont peut-être d'habiles stratèges quand vient le temps de transformer une lutte pour occuper le centre de l'échiquier politique en conflit de valeurs mais pour ce qui est de changer un chef antipathique à l'électorat en premier ministre du Canada, c'est une autre paire de manches. On peut imaginer le stress des faiseurs d'image qui planchent sur la table à dessin... Car le temps presse, chaque jour perdu voit S.Harper gagner du terrain. Si ça peut servir, de mon point de vue de simple électrice je dirais que M.Ignatieff est trop prudent, il ne s'affirme pas assez. Certainement qu'il a le cerveau bien fait mais il n'a pas le sens de la bagarre. Quelques leçons de boxe et un séjour (protégé) avec les chats de ruelle lui referait le portrait vite fait. Conseil de prolétaire...

  • André Loiseau - Inscrit 19 mai 2010 19 h 30

    Le ROC l'adore

    Il y a environ le même pourcentage au Québec qui déteste Harper que celui qui l'apprécie dans le ROC anglophone. Que conclure?

  • André Lacombe-Gosselin - Abonné 19 mai 2010 20 h 16

    Les valeurs et les comportements

    Si je me rappelle bien mes cours de philosophie et de psychologie, les valeurs d'un individu ne sont pas négociables tout comme les goûts qui ne se discutent pas selon le proverbe. Les valeurs inspirent les comportements, lesquels sont révélateurs des valeurs ou des principes qui dirigent un individu. On reconnait l'arbre à ses fruits... et ceux d'Ignatieff ne semblent pas encore mûrs pour la politique, surtout dans le contexte actuel de bagarres au(x) parlement(s) et de cynisme dans la population. Dommage !