Théâtre - L'anarchie au programme

Au cours des dernières années, le Festival international de théâtre anarchiste de Montréal aura fait venir ici le Bread and Puppet Theatre et le Living Theatre. Rien de moins que les deux plus célèbres porte-étendards du théâtre anarchiste.

Mais qu'est-ce que le théâtre anarchiste aujourd'hui? direz-vous. Bonne question. Parce qu'elle éclaire surtout le fait que l'anarchie se porte plutôt bas par les temps qui courent. Que l'actualité plutôt ne nous permet de retenir que son côté violemment répressible au lieu de son potentiel revendicateur: images de pillards sortant d'une vitrine fracassée une bouteille de cognac à la main; protestataires ensanglantés portant chemise rouge ou non sous la fumée noire des pneus qui brûlent...

Le Living et le Bread and Puppet ne sont plus tout à fait ce qu'ils étaient; les deux compagnies sont en phase de rajeunissement, sinon de réanimation, dans ce désert qu'est devenue la scène théâtrale américaine convertie à la comédie musicale. Mais la résistance prend forme et on recommence à entendre parler du Living surtout, dont la nouvelle démarche semble encore, d'ici du moins, un peu plus formaliste que politique.

Mais il faut le rappeler pour ceux qui l'ignorent: ce théâtre qu'ils ont créé il y a presque un demi-siècle était un théâtre de revendication passant par la rue et par la manifestation politique populaire. Les deux compagnies ont toutes deux dénoncé à leur manière bien différente les injustices et les dangers de la politique américaine des années 1960 et 1970. La guerre au Vietnam, bien sûr, et la surmilitarisation des deux blocs d'alors. Mais elles n'ont pas craint non plus la critique virulente et soutenue des façons de faire du roi Richard, Tricky Dicky, Nixon dans toute sa splendeur de crapule patentée...

Le Bread and Puppet est même l'inventeur de la manifestation provocatrice avec ses mises en scène symboliques; en plus des banderoles arborant des slogans dévastateurs, les grandes marionnettes de la troupe s'amusaient à dépeindre, par exemple, l'Oncle Sam distribuant des petits cercueils. Presque en même temps, le Living se mettait à habiller ses comédiens en squelette ou en croque-mort pour dénoncer dans la rue, en un énorme défilé festif truffé de petites scènes simples et répétitives, le stockage d'ogives nucléaires dans les bases américaines en Angleterre et en Allemagne. On parle ici d'activisme politique bien senti, de dénonciation de la bêtise et des analyses trop radicalement binaires. On est bien loin des vandales à la petite semaine qui profitent de la liesse populaire pour mettre littéralement le feu au tissu déjà bien mal en point de notre monde trop inégal... M'enfin...

Ce petit retour en arrière pour vous dire que la cinquième édition du Festival international de théâtre anarchiste de Montréal s'amorce ce soir, à 19h30, à la Sala Rossa, boulevard Saint-Laurent près de l'Espace Go. On vous convie là à deux soirées particulièrement intenses, l'une en français, l'autre en anglais. Pas de réservation acceptée, cela va de soi. On s'y rend, c'est 10 $, et l'on s'incruste jusqu'aux petites heures.

Ce soir, en français, on pourra voir sept spectacles pour le prix de la moitié d'un. Parmi tout cela, deux compagnies françaises présentent trois productions. D'un côté, le ParkerBoro Lab de Rita Parker et Fabio Fabbri de Marseille propose Inspirée et Ascenseur pour le paradis et, de l'autre, la Compagnie Monsieur Madame de Maylis Isabelle Bouffartigue arrive avec La Diseuse quelqu'un. Au menu encore, le travail de quatre créateurs de Montréal que l'on pourra découvrir là: le Théâtre du Fil jaune avec Et on dansera sur les cendres, Bruno Massé avec In-TERREUR-gation, Geneviève Fortin avec Voyage au Club Med, et Marie-France Bancel avec Oraison.

Les Anglos ne seront pas en reste, demain, avec la visite de deux compagnies américaines: le Flat Earth Theatre de Boston propose The Bomb, et Cecilia Copeland, Words of a Revolutionary, une sorte d'histoire du mouvement anarchiste japonais. Deux compagnies montréalaises sont aussi de la partie: le Teatro Experimental del Zurdo (je n'invente rien!!!) avec Red Riding Hood&The Freudian Experiment, et La Bouche avec The Recession of Evelyn Grey.

Ça donne le goût de plonger, non?

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En vrac

- Si le TNM a choisi de célébrer le 50e anniversaire de la disparition de Boris Vian avec un spectacle rassembleur (ça voulait être une blague, excusez-moi), la revue Liberté célèbre le sien de 50e en consacrant son numéro 287 aux 50 dernières années du théâtre d'ici. C'est un numéro fort intéressant à divers titres. On y trouvera, par exemple, une mise à jour du texte «historique» que Paul Lefebvre avait préparé pour les deuxièmes États généraux du théâtre québécois; une correspondance éclairante entre Évelyne de la Chenelière et Olivier Kemeid, un texte dérangeant de Geneviève Billette sur sa perception du milieu, mais surtout, surtout, un déchirant cri du coeur de Martin Faucher: Le Cul de Paul-Émile Borduas. C'est un regard implacable sur ce qu'est devenue l'industrie de la culture, une analyse d'une pertinence et d'une acuité bouleversante. Attention, c'est aussi un constat d'une insupportable tristesse...

- Puisque l'on parle du TNM, soulignons que l'on continue à être très actif, rue Sainte-Catherine, en cette fin de saison alors que le mois de juin qui vient sera en bonne partie consacré à Robert Lepage. Les 4 et 5 juin d'abord, la troupe des abonnés du TNM, toujours sous la direction de Michel Forgues, fera revivre La Trilogie des dragons de Lepage. Puis, du 9 au 17 juin, on propose huit représentations supplémentaires du Dragon bleu que Lepage avait joué là la saison dernière; soulignons que c'est Henri Chassé qui reprendra le rôle de Pierre Lamontagne et que Marie Michaud et Tai Wei Foo compléteront la distribution. Et ce n'est pas tout puisque l'on apprenait jeudi dernier qu'en collaboration avec la PdA, le TNM participe au retour du Piccolo Teatro de Milan qui viendra présenter ici avec Teatri Uniti de Naples, la Trilogia della villeggiatura de Goldoni du 22 au 26 septembre. On vous en reparle de l'autre côté des vacances, mais sachez que les billets sont en vente depuis le 15 mai...

- Dans ma critique des Zurbains 2010, la semaine dernière, je vous parlais du texte particulièrement troublant d'Alex Viens, Pourrie sale; la sensibilité de l'auteur est tellement étonnante que je disais souhaiter réentendre au plus vite la voix de ce «jeune homme». Or il se trouve qu'Alex, dans ce cas-ci, est un prénom féminin; on ne m'en voudra pas, j'espère...

- Si vous ne l'avez pas vu passer, sachez aussi que le Théâtre de l'Opsis annonçait la semaine dernière qu'il allait consacrer son prochain cycle de création à l'Italie. La saison 2010-2011 de l'Opsis s'ouvrira donc avec un Goldoni, Il Campiello, mis en scène par Serge Denoncourt qui revient à cette oeuvre qu'il avait montée pour la même compagnie il y a déjà plus de 20 ans. L'autre production, Bar, oeuvre du dramaturge contemporain Spiro Scimone, sera montée par Luce Pelletier elle-même, la patronne de l'Opsis. C'est un rendez-vous avec le répertoire de «la riche et mythique Italie» que l'on ne voudra pas manquer.
1 commentaire
  • Saint-Cyr Paul Saint-Cyr - Inscrit 18 mai 2010 20 h 51

    Cela ne va pas de soi...

    Monsieur Bélair,

    Je suis agréablement surpris de vous voir couvrir cet événement et en même temps, je ne peux m'empêcher de vous souligner que NON, cela ne va pas de soi, pas de réservation chez les anarchistes... Ce type de blague me déplaît. Et non, les casseurs de vitres et autres débiles de ce monde ne sont pas de facto, anarchistes... Ouvrez un livre qui parle d'anarchie svp. Ma fille ne cesse de me le répéter et un jour, je m'y suis mis. Ä lire, j'entends, autre chose que les journaux de masse...