Le feu qui couve

La manifestation contre l'avortement, tenue jeudi dernier sur la colline parlementaire, n'était pas la première du genre. Chaque printemps, les groupes opposés à l'avortement se mobilisent de la sorte. Cette fois, cependant, il y avait quelque chose de différent dans le ton, dans l'humeur. Pour la première fois depuis longtemps, les 21 députés présents et tous les autres participants semblaient célébrer quelque chose.

La source de leur entrain: la décision du gouvernement Harper de ne pas financer des services d'avortement dans le cadre de l'initiative du G8 sur la santé maternelle et infantile. Les députés conservateurs hésitaient à le dire en conférence de presse, leur gouvernement répétant que cette décision ne rouvre pas ce débat. Mais la représentante de l'organisation américaine Silent No More, Janet Morana, n'a pas eu la même gêne. «Nous sommes très contents que le Canada adopte une position pro-vie et qu'il n'exporte pas à l'étranger de l'argent pour des avortements.»

Une fois dehors, les scrupules des députés sont tombés, avec quelques masques. Président du caucus pro-vie, le député Rod Bruinooge a présenté un projet de loi à la mi-avril qui criminaliserait les pressions exercées sur une femme pour qu'elle subisse un avortement contre sa volonté. Il prétendait alors qu'il ne cherchait pas à interdire l'avortement. Il n'a pu cacher ses véritables intentions à la foule. «Pour le mouvement pro-vie au Canada, il est toujours important d'y aller par étapes, par petites étapes, pour faire reconnaître la valeur des enfants non encore nés. Je suis persuadé que les gens comme vous appuieront ce projet de loi.»

Cette jubilation illustre combien les conservateurs sociaux se sentent enfin du bon côté des choses et non pas comme une quelconque excroissance honteuse de la droite. Quasi réduits au silence sous le Parti progressiste-conservateur, ils ont retrouvé voix au chapitre avec l'avènement du Reform Party, de l'Alliance canadienne, mais surtout l'élection du Parti conservateur. Ce dernier ne leur a pas donné le plancher, mais leur a volontiers fait une place.

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En plus, cette mouvance socialement conservatrice a un premier ministre qui lui est sympathique. Pragmatique, Stephen Harper s'abstient de discuter d'enjeux comme l'avortement et les mariages gais et il a jusqu'à présent résisté aux demandes de changements fondamentaux que cette droite religieuse espère.

Mais sa discrétion ne trompe pas ces conservateurs. Ils ont une idée de l'importance qu'il accorde à leurs idées grâce à un rare discours sur le sujet fait en 2003 alors qu'il était chef de l'Alliance canadienne. Devant l'organisation non partisane Civitas, il avait parlé de la nécessité d'unir conservateurs économiques et sociaux pour réaliser l'union de la droite et atteindre le pouvoir. Il prônait la prudence cependant. «Les enjeux doivent être choisis avec soin» et ne pas être associés à une confession religieuse en particulier, disait-il. «Nous devons réaliser que les vrais gains seront inévitablement graduels. [...] En démocratie, toute autre approche est destinée à échouer.» Il concluait ainsi: «Tout en gardant le cap sur les questions économiques, nous devons accorder une plus grande place aux valeurs et au conservatisme social, largement défini et correctement compris.»

Depuis qu'il est au pouvoir, il a suivi son propre conseil, évitant les politiques politiquement explosives. Il n'a pas pour autant négligé sa base plus religieuse, prenant plusieurs décisions qui lui ont plu, comme la fin du Programme de contestation judiciaire et l'augmentation de l'âge du consentement pour les relations sexuelles.

Il a aussi fait une place à cette aile de son parti dans son bureau. On y retrouve deux anciens activistes du mouvement évangélique: Darrel Reid et Paul Wilson. Maintenant chef de cabinet adjoint, M. Reid a longtemps dirigé Focus on the Family Canada et a, selon le Toronto Star, déjà pris position contre les droits des gais et «la culture d'accès sans contrainte à l'avortement». Directeur des politiques pour M. Harper, M. Wilson a dirigé la Laurentian Leadership Conference, une branche de la Trinity Western University, une institution confessionnelle de la Colombie-Britannique.

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La journaliste Marci McDonald a souvent écrit sur les entrées de la droite religieuse à Ottawa. Elle vient de lancer un livre sur le sujet, The Armageddon Factor: The Rise of Christian Nationalism in Canada, un ouvrage qui fait beaucoup de vagues. Au-delà de la polémique, il ressort toutefois de ses écrits que l'accès accordé à cette droite dans la capitale fédérale est impressionnant. Elle confiait récemment au Star que, fin stratège, Harper évite les politiques trop provocatrices, préférant y aller par petites touches et laissant ses députés s'activer avec des projets de loi privés.

Mais en ouvrant la porte à la droite religieuse, le gouvernement Harper lui a donné une légitimité nouvelle. Et ça ne pouvait survenir à un meilleur moment pour la constellation de groupes socioconservateurs. En 2006, ils étaient au sommet de leur mobilisation contre les mariages gais. Stephen Harper leur a donné une raison de plus de garder la ferveur, ce qu'ils ont fait. Et c'est cette ferveur que l'on a vue à l'oeuvre jeudi dernier, de celle qui, craint-on, peut soulever des montagnes...

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mcornellier@ledevoir.com
2 commentaires
  • Jacques Légaré - Inscrit 17 mai 2010 09 h 11

    Les femmes féministes sont invincibles. Que bonheur !


    Dernière heure sur le sujet: toute la classe politique féminine du Québec, une ministre libérale, la chef péquiste, la co-chef de Québec-solidaire, les mouvements de femmes ont brutalement, à peine polies, rabrouer ce monsieur Ouellette qui s'ennuie de Duplessis et de Pie X.

    Son appel à la criminalisation de l'avortement sera un coup d'épée dans l'eau bénite, comme ce fut le cas ses sorties médiatiques contre le mariage gay. Bref, son idéologie arriérée prend le bord de la marginalisation.

    Mais allons un peu plus loin. Qu'y-a-t-il derrière ces relents du passé qui crachent leurs dernières petites fumées ?
    Les conservateurs chrétiens (quasi synonymes) veulent le retour en arrière où des femmes se faisaient charcuter pour obtenir un avortement. Que faire ?
    Il faut dénoncer cette pensée stupide, arriérée en tout domaine qu'est toute religion. Ces croisés, plus que contrôlants mais bel et bien assassins de femmes en difficulté, qui dissimulent les pédophiles dans le placard, qui entretiennent l'homophobie qui pousse au suicide de nombreux jeunes gens méprisés et isolés, ont une philosophie criminelle.
    S'y rajoute une aberration incroyable: ce sont de vieux célibataires (curés et autres) qui exigent le retour à la brutalité d'antan contre les femmes (par la toute puissance du code criminel) dans un acte qui ne relève que de la liberté des femmes. Ce qui se passe dans le ventre d'une femme ne regarde que les femmes. Jamais ils ne l'accepteront, car ce qu'ils veulent, c'est la domination des esprits, et curieusement ils s'acharnent sur la domination du ventre des femmes... Ils tournent toujours autour de quelque perversion sexuelle (sadisme de contrôle), tordue, maquillée en vertu.

    Leur conception de la vie humaine, et de ce qui la produit (la sexualité), la maintient (le mariage) ou la termine (l'euthanasie) est pathologique, et le fut de tout temps. Ces archaïques profonds ne la veulent pas pour eux-mêmes, ce serait trop beau, et respecterait autrui. Ils veulent l'imposer aux autres par la toute puissance de la loi. Ce sont des fascistes mous, mous car on leur a enlevé les bûchers depuis des lustres. Ils récidivent dans leur besoin de domination et de contrôles sur autrui en exigeant la criminalisation d'actes dont ils sont les seuls à détenir une compréhension si arriérée.

    Le zygote, le foetus sont-ils des personnes humaines ? Débat intranchable, car la vie n'a pas de frontières absolument fixes (sauf au décès). Devrons-nous devenir végétariens pour ne pas tuer ? Pour la vie humaine, les débuts sont incertains, et surtout la viabilité (condition de toute vie) est elle aussi incertaine. Et même dans ce cas où, péremptoirement, on décréterait que la vie humaine commence au zygote, il faut décider si la vie de la mère, et plus encore la qualité de la vie de la mère, doivent être sacrifiées pour une vie qui n'est pas encore socialement et historiquement commencée.

    Si même on lui accorde le crédit d'être une vie qui a biologiquement commencé, ce n'est pas pour autant un droit à une vie sociale et future historiquement commencée, car ce droit est un acte qui relève de la volonté. Or la volonté des citoyens est toute personnelle quand il s'agit de ce qui se passe dans son ventre.

    Et c'est là où le débat est insoluble, il demeure donc de nature métaphysique: une affirmation qui ne repose que sur elle-même. En politique donc, quand un débat est insoluble, métaphysiquement concluant que pour des partisans, il faut respecter la liberté individuelle, donc la liberté de choix. Et le choix n'appartient qu'aux femmes qui ont le problème dans le ventre, et non aux religieux machistes dont l'anthropologie est primitive et qui l'ont imposée aux femmes par la violence dans le passé, et qui récidivent aujourd'hui en voulant la violence (la force publique) du code criminel.

    Il faut combattre avec toutes les armes légales et pacifiques à notre disposition cette clique de réactionnaires à l'anthropologie religieuse obsolète, et dont la philosophie arriérée est une honte et un déni du droit des femmes, de leur glorieuse lutte pour leur émancipation des religions et des violences machistes.


    Jacques Légaré, ph.d. en philosophie politique, né 1948,
    Professeur (retraité) d'Histoire, d'Économique et de Philosophie
    http://oeuvres-de-jacques-legare.iquebec.com/

  • France Marcotte - Inscrite 17 mai 2010 11 h 56

    Est-ce le Québec qui fait le meilleur de l'identité canadienne?

    Je souhaite que monsieur Légaré ait raison et que nous les femmes soyons très fortes et avec nous les autres résistants à cette droite incidieuse, car le gouvernement Harper n'a pas fini de réserver de mauvaises surprises à en lire madame Cornellier. Son travail de sape des acquis des luttes progressistes est comme une armée de termites qui minerait le plancher par les fondations; un matin on se lève et le parquet ciré s'effondre. Que veulent faire du Canada ces gens et où sont à travers ce pays les citoyens qui s'opposent à eux à part au Québec et certains journalistes en Ontario? Et qu'attendent pour signifier leur désaccord les 60% de la population canadienne qui répondent par sondage qu'ils n'approuvent pas la décision d'exclure l'avortement de la contribution financière canadienne à la stratégie du G8 en matière de santé maternelle et infantile? N'y a-t-il donc que la voix du Québec pour empêcher ce pays de régresser?