Au-delà de la Thaïlande

Agitation médiatique autour de la crise thaïlandaise. La Thaïlande, pays de 65 millions d'habitants, dans une zone géopolitique — l'Asie du Sud-Est — où le pouvoir des urnes, dans plusieurs États, se voit régulièrement contesté, déstabilisé, menacé par les inégalités économiques et les grondements de la rue, sous l'œil pesant des militaires.

On a vu ça aux Philippines — où viennent de ré-émerger, aux élections du 10 mai, des noms célèbres: Benigno Aquino, fils homonyme d'un martyr assassiné il y a 27 ans, deviendra président. Tandis que l'opposition fait élire des parlementaires qui ont pour noms... Ferdinand Marcos fils, et puis sa vieille maman, Imelda, nouvelle recrue au Parlement. Oui, Imelda Marcos, la femme aux 5000 paires de chaussures, veuve de Ferdinand Marcos père, l'un de ces fameux sons of a bitch anticommunistes que les Américains collectionnaient, à l'époque de la guerre froide, en Amérique latine et en Asie, au gré des alliances militaires et stratégiques.

On l'a vu aussi en Indonésie voisine, où la crise financière de la fin des années 1990 avait chassé la dictature Suharto, mais où les habitudes autoritaires, la kleptocratie omniprésente des militaires, et les inégalités les plus criantes ont survécu aux années 2000, malgré une démocratie élective qui fait à peu près son nid, sur fond de croissance continue.

Alors que l'Europe économiquement stagnante est en convulsion pour cause d'incurie fiscale, de décalages flagrants entre États et d'intégration politique inachevée ou trop ambitieuse, l'Asie en boom, peu touchée par le ralentissement occidental, voit son modèle politique dominant — autoritarisme politique, libéralisme économique — pas tout à fait stabilisé.

Ces pays dans l'actualité — Thaïlande, Philippines, Indonésie — témoignent d'une transition démocratique inachevée, tandis que subsistent, un peu plus au nord, mais toujours dans la même grande zone géopolitique, des «modèles» qui, eux, ne sacrifient même pas aux apparences de la démocratie: Chine, Birmanie, Corée du Nord... et ces deux derniers n'ont même pas l'excuse de donner au peuple le progrès économique en échange de la «poigne» politique.

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On s'émeut des vingt ou trente morts des derniers jours à Bangkok, où s'installe une espèce de guérilla urbaine, dans le cadre de l'affrontement entre deux factions politiques — les «rouges» et les «jaunes» — que l'on a assimilé, en simplifiant beaucoup, à une lutte entre le petit peuple de la campagne et une bourgeoisie citadine au pouvoir... Reste qu'un dérapage en Thaïlande — un vrai dérapage qui virerait à l'insurrection et au bain de sang — est tout sauf certain, même s'il reste possible.

Et puis, la Thaïlande, supposé «paradis touristique», n'est pas d'une évidente centralité stratégique: ce n'est ni la Chine ni le Japon. Ce n'est pas non plus l'Indonésie, quatrième État du monde pour sa population, premier pays musulman dans l'absolu, cible du Djihad (attentat de Bali en octobre 2002, notamment)... Ce n'est même pas les Philippines, où les Américains sont militairement présents, et dont le sud (l'île de Mindanao) est le siège d'une guérilla islamiste soutenue.

Mais pour utiliser le fameux critère du nombre de morts — souvent facteur de choix journalistique dans une actualité échevelée qui peut désorienter jusqu'aux supposés spécialistes... sait-on, pour ne prendre que des exemples très récents, que bien des crises politiques, en ce printemps 2010, sont beaucoup plus meurtrières que le drame qui nous interpelle dans les rues de Bangkok?

Là, on ne parle pas des tragédies silencieuses du paludisme en Afrique, des mines antipersonnel au Cambodge et en Angola, ou de la «reconstruction» en Haïti qui marque le pas... Non, on parle de crises politiques, de guerres civiles, de guérillas en action, de balles et de bombes qui — la semaine dernière — ont tué des êtres humains par dizaines ou par centaines.

Juste depuis le début de ce joli mois de mai: 108 morts à la frontière Tchad-Soudan, où la guerre du Darfour fait des métastases. Une vingtaine en Somalie ce week-end, alors qu'un président plus ou moins virtuel, nommé Sharif Ahmed, tente pour la énième fois de former un gouvernement sous les pluies de roquettes. Une trentaine au Kirghizistan, où l'opposition regroupée autour du président déchu Bakiev s'organise dans le sud. Plus de 100 morts violentes en Irak et presque autant en Afghanistan — en quelques jours à peine — alors que l'on nous disait que là-bas, oui, oui, ça va mieux, vous verrez.

On a vu, et ça ne va pas mieux.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
2 commentaires
  • Jean-Philippe Leblond - Abonné 17 mai 2010 10 h 50

    La Thaïlande n’est certes pas la Birmanie ou l’Afghanistan

    Depuis 2006, j’ai été fréquemment déçu par mon journal québécois préféré. Que ce soit par son silence ou par le choix des articles et analyses présentées, la couverture de la Thaïlande offerte par Le Devoir (m’a rendu amer et cynique. A quoi bon perdre du temps et prendre des risques à décrire la situation en Thaïlande en termes clairs et potentiellement illégaux si les responsables au sein des médias considèrent le pays sans importance géopolitique et les conflits y régnant depuis 2006 comme insuffisamment sanglants. Le texte de Francois Brousseau a au moins le mérite de l’honnêteté. Disons-le donc ouvertement : du point de vue du Canada la Thaïlande n’a que peu d’importance géopolitique et la crise politique y régnant est demeurée relativement peu meurtrière.

    J’aimerais cependant ajouter la chose suivante. Contrairement à la Chine et à d’autres pays mentionnés par M Brousseau, l’identité nationale thaïlandaise et la légitimité du roi et de son trône sont prisonnières des armes politiques développées lors de la lutte contre les forces communistes au 20e siècle. À moins d’une révolution culturelle, les élites traditionnelles et celles aspirant à diriger le pays ne peuvent espérer se détacher (et encore moins aller à l’encontre) des concepts de démocratie (prachatipatai) et développement (pattana). De même, à l’inverse de la Birmanie et de la Corée du Nord, la Thaïlande a une économie ouverte et dépendante, entre autres, du tourisme et des investissements étrangers. En conséquence, la Thaïlande et ses élites sont vulnérables aux critiques ou menaces de sanctions économiques en provenance des démocraties occidentales et asiatiques.

    Il est crucial de contrôler les faucons au sein des deux mouvements, et en particulier ceux étant au pouvoir actuellement. Ces derniers, soulignons-le, sont animés d’un profond désir de vengeance suite à différents affronts présumés ou réels fait à l’encontre de la famille royale et en particulier suite à la mort le 10 avril de militaires dits proches de la reine. Il m’apparaît que la meilleure façon d’attaquer ces faucons est de les forcer à parler en anglais de leurs objectifs politiques et de leur conception de la démocratie. Ils doivent ultimement reconnaître que leur idéal politique défendu depuis 2006 et la Constitution de 2007 ne sont pas compatibles avec une démocratie libérale. Une concession sur ce front fondamental permettrait de calmer les esprits et potentiellement de contrôler les faucons rouges. Rappelons que leur pouvoir de nuisance est ultimement dépendant de la popularité du mouvement et de l’intensité du sentiment d’injustice habitant ses partisans. Les diplomates étrangers et journalistes d’influence doivent comprendre que le discours politique des rouges, axé sur la justice, l’égalité des chances et la fin d’un système politique quasi-féodal a porté un grand coup. Les intellectuels et hommes politiques partisans des chemises jaunes ont été mis sur la défensive. Le pouvoir de nuisance du clan monarchiste peut et doit être limité.

    Pour en savoir plus sur les racines idéologiques du conflit, voir le Bulletin d’information du Conseil canadien des études sur l’Asie du Sud-Est, et en particulier ce numéro : http://canadianasianstudies.concordia.ca/htm/Bulle

    Jean-Philippe Leblond
    Candidat au doctorat en géographie
    Chaire du Canada en études asiatiques,
    Université de Montréal

  • Marc-André Labrosse - Abonné 17 mai 2010 20 h 33

    Merci Monsieur Leblond

    Je suis relativement bien branché. Je regarde RDI tout les jours. Je l'ai sans doute manqué mais je n'ai pas entendu une seule mise en contexte historique ni aucune explication sur ce que se passe en Thailande. Ormis le fait que : "non, non il ne s'agit surtout pas de conflit de classe"!

    J'invite donc les autres lecteurs à s'informer sur votre site.

    Merci