Et puis euh - Klaxons

Imaginons un instant que vous avez quelque chose de très très important à faire, au point que vous devez rater votre joute du Canadien. Sacrilège certes, mais bon, il faut parfois ce qu'il faut. Vous conservez quand même l'intention de visionner le match en différé grâce à la magie du ruban magnétoscopique ou de quelque autre support technologique de pointe.

Afin de ne point connaître l'issue de la partie, vous vous barricadez dans votre chez-soi, vous éteignez la télé, vous fermez la radio, vous faites exploser les internets et vous débranchez le téléphone, si d'aventure vous possédez encore cet instrument épouvantablement obsolète qu'est un bigo doté d'un fil. Si on sonne à la porte, il va sans dire que vous n'allez pas répondre, de crainte qu'il ne s'agisse d'un quidam détenant de l'information privilégiée et qui pourrait vous glisser comme ça, au détour d'une phrase banale, «c'était un sacré beau 3-2 Canadien après deux périodes de jeu nord-sud intense, tu trouves pas?» et gâcher sans espoir de rémission votre plaisir anticipé.

Vous accomplissez avec un brio évoquant les plus belles heures de Jaroslav Halak ce quelque chose de très très important, puis vous vous installez sur votre canapé habituel (votre CH, comme vous l'appelez affectueusement) bleu-blanc-rouge afin de goûter à l'expérience ultime sans savoir comment ça s'est terminé. Et là, vous constatez avec amertume qu'il s'agit d'une tâche im-pos-si-ble.

À cause des klaxons.

Bien oui, figurez-vous donc que la ville est malade et que lorsqu'elle gagne, elle le fait savoir même à ceux qui ne le veulent pas, ou du moins pas tout de suite. En allant hurler comme des perdus et faire les mongols dès que s'allume un spot de caméra au centre-ville, mais aussi en prenant son char un peu partout ailleurs et en appuyant sur le criard, le fanion au vent. Même avec les fenêtres fermées, la nouvelle se rend, inexorablement, contrairement au Canadien qui lui ne se rend pas et dispose maintenant d'une fenêtre relativement ouverte sur la parade.

Le plus drôle, c'est que si, il y a un an, on avait parlé à la ville de Michael Cammalleri, de Brian Gionta, de Scott Gomez, de Hal Gill, de Travis Moen, de Jaroslav Spacek ou de Dominic Moore, pas sûr que son visage se serait illuminé et qu'elle aurait affirmé qu'elle les connaissait tous comme s'ils avaient gardé les vaches ensemble. Et il y a un mois — même moins, essayons de nous retremper dans l'ambiance qui régnait à 1-3 contre le Washington —, elle savait certes de qui il retourne, et pas sûr que, y compris dans ses élans de jovialisme les plus débridés, elle n'aurait pas observé que la saison régulière s'était terminée en queue de poisson, que Gill était aussi lent que grand, que les schtroumpfs à l'attaque étaient trop petits, qu'il y avait toujours cette damnée incertitude devant la cage et que Jacques Martin ne montrait pas un dossier particulièrement éloquent dans le détail.

Curieux, comme les choses changent à une vitesse, comment dire, incroyable, n'est-ce pas?

Nous n'avons pourtant pas la berlue, ni n'avons fait usage de substances psychotropes (moi pas, en tout cas). En se retournant sur une pièce de 10 centimes, le club ordinaire qui est entré en séries par la petite porte d'en arrière qui grince et n'est pas surveillée la nuit a pris des allures de puissance du hockey sur glace professionnel. Cammalleri est en passe d'abattre des records d'équipe qui remontent jusqu'au Rocket, et Gill s'est transformé en muraille. Le système de jeu est soudainement devenu génial. Oui, face aux Caps, les Glorieux ont surfé sur les épaules de Halak qui gardait les buts sur la tête — c'est une image, que je vous invite d'ailleurs à vous représenter dedans votre mental pour des heures de gaieté interne —, mais contre le Pittsburgh, ce fut une autre paire de patins, même s'ils peuvent dire merci le 41.

Et une bonne portion de cela, messieurs dames, sans les services de Markov. Et ils ont gagné au deuxième tour en perdant trois matchs impairs, ce qui constitue, n'importe quel expert patenté vous le confirmera, un exploit proprement sidérant.

Les nostalgiques ramènent 1986 et 1993 pour esquisser un parallèle. Mais il y a une différence de taille: ces deux années-là, la Sainte-Flanelle avait profité du fait que plusieurs grosses pointures de la LNH avaient été éliminées avant de croiser son chemin. Cette fois-ci, elle a elle-même passé l'aspirateur en sortant ceux que vous savez.

Quelque part, Bob Gainey doit rigoler. Et faire klaxonner son Ford intérieur.