Essais québécois - Contre le décrochage politique des jeunes

Au printemps 2009, le jeune avocat Paul Saint-Pierre Plamondon laisse son emploi et entreprend une tournée du Québec, «afin de comprendre quelles [sont] les idées maîtresses et les valeurs de [sa] génération», c'est-à-dire les 20-35 ans. Il visitera 19 villes et rencontrera 500 jeunes. Son but ultime: «casser un cynisme malsain envers notre démocratie». D'où la fondation de Génération d'idées, un organisme qui vise à donner une voix à la relève québécoise, cette tournée du Québec et cet essai, Des jeunes et l'avenir du Québec, grossièrement édité, qui propose, selon la formule du préfacier Bernard Descôteaux, une carte des «territoires de l'esprit des jeunes Québécois».

Comment expliquer que les Y (20-35 ans) soient si peu nombreux à s'engager politiquement? L'hypothèse principale avancée par Saint-Pierre Plamondon, pour répondre à cette question, m'apparaît fragile, pour ne pas dire irrecevable. «Les jeunes, écrit-il, sont passionnés par la politique, mais ne s'impliquent pas dans leur démocratie par choix. Ils préfèrent s'impliquer là où, pensent-ils, ils auront un impact plus tangible et seront davantage valorisés.» Plus précisément, Saint-Pierre Plamondon avance que «le manque d'intégrité et de crédibilité de nos institutions démocratiques a amené ma génération à bouder la politique pour choisir d'autres formes d'implications plus utiles et plus crédibles», comme l'aide internationale

Ces explications me semblent déconnectées du réel. Si on peut présumer que les 500 jeunes qui ont participé aux rencontres organisées par Saint-Pierre Plamondon se passionnent pour la politique, on ne peut en dire autant de la vaste majorité des Y. Enseignant dans un cégep, je suis à même de constater que la politique n'a pas la cote chez les jeunes. Ils la considèrent plutôt comme un jeu peu intéressant qui ne les concerne pas.

Deux raisons, à mon avis, expliquent ce décrochage: l'échec de leurs prédécesseurs à leur transmettre le désir de la politique et les séductions de la société de consommation. Quand ils ne sont pas en train d'étudier pour avoir un bon emploi plus tard, les jeunes travaillent presque autant d'heures que leurs parents pour pouvoir consommer. La politique? Ils n'ont pas le temps et personne ne les a con-vaincus que c'était essentiel. Les jeunes qui s'engagent dans l'aide internationale, d'ail-leurs, le font souvent plus par goût de l'aventure et du voyage que par conscience politique.

Corruption et explications

De même, s'il a beau jeu, par les temps qui courent, de pointer la corruption comme une des sources du décrochage politique des jeunes et des citoyens en général, Saint-Pierre Plamondon semble négliger deux faits essentiels. De 1944 à 1956, c'est-à-dire à l'époque de la corruption duplessiste, le taux de participation électorale dépasse toujours 70 %. Le jeune avocat remarque même, plus loin, que le désir de lutter contre cette corruption a suscité, à l'époque, un fort désir d'engagement politique. On peut donc croire, aujourd'hui, que les jeunes (et les autres) qui évoquent la corruption pour justifier leur non-engagement se dédouanent à peu de frais. Si, ensuite, cette corruption était la cause de leur démission politique, comment expliquer l'engagement des plus actifs d'entre eux dans des pays du tiers-monde où elle est érigée en système? La Bolivie, pour ne prendre qu'un exemple qui s'applique au jeune avocat lui-même, est-elle moins corrompue que le Québec? Et si la corruption était une conséquence, plutôt qu'une cause, du décrochage politique?

Saint-Pierre Plamondon croit qu'une réforme de notre système politique contribuerait à susciter l'engagement des Y. Il propose, notamment, d'instaurer un mode de financement totalement public des partis politiques, de mieux payer les élus pour leur assurer une indépendance (en négligeant le fait que les esprits corrompus n'en ont jamais assez), de ren-dre le lobbying transparent, d'imposer un rapprochement entre les élus et les citoyens et de rendre plus proportionnel le mode de scrutin. Ces propositions ne sont pas inintéressantes, mais elles ne sont certes pas la solution au phénomène du décrochage politique, qui a plus à voir avec une tendance sociale lourde qu'avec ce genre de détails techniques.

Saint-Pierre Plamondon n'é-vite pas non plus l'angélisme quand il fait du modèle britannique de notre Assemblée nationale une des causes de l'indifférence politique des jeunes. Ce modèle de confrontation, écrit-il, ne correspond pas à la tradition de concertation du Québec, sans compter que les débats acrimonieux qu'il encourage font fuir les jeunes. Or la démocratie est par excellence le lieu de la confrontation. Souhaiter que tous jasent tranquillement entre eux, en dépassant les oppositions droite-gauche et fédéralisme-souverainisme, pour en arriver à des consensus, revient à vouloir faire de la politique sans en faire.

Je commence, d'ailleurs, à être un peu tanné de toutes ces critiques «gnangnan» de la période de questions et de réponses orales à l'Assemblée nationale. Saint-Pierre Plamondon, après d'autres, en parle comme d'un spectacle peu crédible. Pourtant, pour qui l'écoute régulièrement, cet exercice démocratique passionnant est très révélateur du coffre et de la crédibilité des politiciens. Les réponses en Cham-bre, depuis quelques mois, des Charest, Dupuis, Whissell et Tomassi illustrent avec force le naufrage de ce gouvernement. Les jeunes «entrepreneurs sociaux» préfèrent la concertation tranquille? Qu'on leur apprenne, alors, à vivre, c'est-à-dire à se battre pour des idées! La Révolution tranquille, contrairement à ce que suggère Saint-Pierre Plamondon, ne fut pas le résultat d'un consensus, mais de la victoire des nationalistes modernisateurs.

J'ai du respect pour la démarche audacieuse de Paul Saint-Pierre Plamondon. Comme lui, je considère essentiel de réconcilier les jeunes Québécois avec la politique. Pour cela, il faudra modestement compter sur l'école, qui devrait initier les jeunes à la politique, sur des politiciens inspirants, sur des médias responsables et sur des citoyens revenus du désert de la consommation privée. Le reste n'est que blabla de bien-pensants.

***

Des jeunes et l'avenir du Québec
Les rêveries d'un promeneur solitaire
Paul Saint-Pierre Plamondon
Préfaces de Bernard Descôteaux et Marc Lalonde
Les Malins
Montréal, 2009, 136 pages
3 commentaires
  • Franfeluche - Abonné 15 mai 2010 08 h 50

    Intéressant

    Je trouve très intéressante cette analyse du désengagement politique des jeunes et j'ai l'intention de lire ce livre. A cela j'ajouterais qu'ils ne sont pas les seuls dans cette situation. On dirait qu'il est de bon ton aujourd'hui de dire qu'on ne s'intéresse pas à la politique et qu'on s'abstient de voter.

  • Pierre Bernier - Abonné 15 mai 2010 11 h 46

    Franchement !

    « Plus précisément, Saint-Pierre Plamondon avance que «le manque d'intégrité et de crédibilité de nos institutions démocratiques a amené ma génération à bouder la politique pour choisir d'autres formes d'implications plus utiles et plus crédibles», comme l'aide internationale. » ???

    L'aide dite « internationale » évoquée est-elle autre chose qu'une image de jeu vidéo ? Ces autres formes d« implications » soit disant préférées à l'engagement citoyen, ici, s'apparentent au mieux à une hyper-sensibilité aux messages produits à la manière de «vision mondiale» et, au pire, à une fuite face l'épaisseur de la réalité.

    Est-ce que par hasard un besoin objectif d'aide existerait autant si ces États étaient mieux gouvernés et administrés grâce à un engagement politique éclairé de leurs citoyens... ?

    La démocratie est, par nature, fragile partout. Ces « aidants » à vocation très « internationale » le savent-ils... y compris pour chez-eux ?

    Compte tenu de l'âge de ces « pauvres petits », peut-on regretter l'inefficacité du système domestique d'éducation à transmettre une connaissance adéquate sur le fonctionnement des institutions et la responsabilité citoyenne qu'elles commandent, ici comme ailleurs ?

    Ce jeune juriste aurait peut-être intérêt à poursuivre des études... sur l'histoire des Idées politiques et des institutions qu'elles génèrent ? Son prochain ouvrage pourrait ainsi s'avérer plus pertinent dans l'explication du pourquoi et du comment des choses ?

  • Helsinki - Inscrit 16 mai 2010 11 h 59

    @ M. Bernier

    M. Bernier,

    À mon avis, c'est exactement ce genre de paternalisme intergénérationnel que tente d'évacuer Génération d'idées.

    De plus, je ne crois pas que " ces pauvres petits ", comme vous semblez aimer nommer cette génération, soient incultes au point de ne pas connaître le fonctionnement des institutions ainsi que la responsabilité citoyenne mais, au contraire, sont critiques face au fonctionnement du système actuel. Leur mesage ne semble pas être un rejet total du système actuel, au contraire, c'est un appel à la refonte de celui-ci qui serait ainsi plus près des valeurs partagées par la génération y.

    Heureusement, comme j'ai pu le constater en visitant leur site internet, ces «pauvres petits» ont compris qu'il fallait miser sur un dialogue intergénérationnel plutôt que sur un parternalisme encombrant.