Dublinescence, ou le dernier éditeur

Il portait une veste à dominante orange fluo, comme les autres employés du traversier. Il m'aborde: Seriez pas journaliste, par hasard? — Presque, ai-je répondu. Journaliste ou pas, il avait un scoop pour moi: c'est Arthur Prévost qui est le véritable auteur de L'Avalée des avalés, et probablement de tous les autres livres de Ducharme. Et moi qui croyais naïvement que c'était Naïm Kattan... Mais mon informateur a des preuves, dont voici un bon exemple: c'était écrit «vieux snoraud» dans la notice nécro d'Arthur Prévost. Il mentionne aussi la possible implication d'un colonel Machin, alors je suis bien obligé de m'incliner: une conspiration qui possède son colonel, c'est du sérieux. Autour de nous, des vols d'oies sauvages s'étiraient vers les îles entre des usines ventrues comme surgies du fleuve. Le pays de Ducharme.

Entre génie et mythe, la figure de l'Auteur se trouve au coeur du dernier livre d'Enrique Vila-Matas. L'auteur non comme ce soleil autour duquel tournerait le monde littéraire, mais comme une étoile parmi d'autres de l'infinie constellation de constellations qui forme le ciel des lettres décentré à souhait de l'écrivain espagnol. L'auteur comme fantôme du dieu bien mort d'une création à l'agonie.

J'avais été frappé, en lisant son Journal volubile (2009), de cet art de la citation qui chez Vila-Matas semble inséparable de l'acte d'écrire lui-même, comme si l'intertextualité était chez lui le moteur même de l'oeuvre, plutôt qu'un recours occasionnel de la pensée. Il n'est pas question de pastiche ou de parodie ici, simplement de la manière systématique dont le texte s'appuie sans cesse sur les phrases (et parfois les images) des autres pour, le temps d'un emprunt, s'auto-relancer. Le monde de Vila-Matas est tricoté de livres et de tableaux. Ça donne un dense tissu référentiel parfois aux limites du name dropping, bien à sa place dans ce laboratoire d'idées et d'intuitions qu'est un journal intime, mais qui, dans un roman, peut facilement donner l'impression de virer au procédé, comme un mécanisme compensatoire. Je sais que ce que nous prenons pour la réalité est une représentation éclatée du monde, mais que peut l'auteur quand tout est dit? La citation comme technique narrative peut-elle vraiment se substituer, dans la forme romanesque, à ce qu'on appelait autrefois l'inspiration? C'est le pari que semble faire Vila-Matas, dont les vues sur la littérature sont très certainement cohérentes.

De Gutenberg à Google

On peut parler d'une poétique: la manière unique dont un univers est mis en oeuvre par la force d'un style. Dans Dublinesca, Vila-Matas met en scène un personnage conçu sur mesure pour articuler cette vision où tous les livres s'entr'écrivent en un seul ouvrage jamais terminé. Mais justement, la fin approche peut-être... Riba est un éditeur à la retraite. Il a fait le saut de Gutenberg à Google, passe ses journées à naviguailler sans but sur la Toile. Il laisse derrière lui un monde meilleur, cela va de soi. Celui des éditeurs qui lisaient, aimaient lire, des artisans évincés par les entrepreneurs... On peut penser (Riba vit à Barcelone) à la maison Seis Barral et à la glorieuse époque qui vit débarquer les García Márquez et les Vargas Llosa. À ce fameux Boom ont succédé l'implosion, la fiction gothique payante «qui a forgé la stupide légende du lecteur passif» et les vertiges aguicheurs de la supernova numérique. En plus, Riba est au régime sec depuis qu'un de ses reins l'a lâché. Et les nuits bien arrosées étaient l'essence même de cette flamboyante vie littéraire, laquelle, en sombrant à haute vitesse dans le passé, entraîne avec elle l'éditeur de bientôt 60 ans.

Mais comme un autre célèbre homme du passé enfanté par la terre espagnole, Riba ne consentira pas à sa propre disparition sans combattre, avec les armes du Livre, comme un dernier moulin à paroles dressé contre le vent. Inspiré par un chapitre de l'Ulysse de Joyce, il convoque trois amis écrivains à Dublin, la ville consubstantiellement littéraire par excellence, pour y organiser l'enterrement de la galaxie Gutenberg.

À travers Joyce et l'éditeur Riba, comment ne pas entendre l'appel du romancier lui-même quand, fidèle à son portrait de l'écrivain en lecteur, il déplace logiquement le fardeau de la compétence linguistique et en fait reposer une partie sur le dos de cette bébitte de plus en en plus rare: le lecteur, le vrai, celui qui permettrait de rêver d'un nouveau «contrat moral entre l'auteur et le public», fondé sur une «réapparition du lecteur talentueux [...], suffisamment ouvert pour acheter un livre et laisser se dessiner dans son esprit une conscience radicalement différente de la sienne»... Ce lecteur intelligent et rêvé, c'est celui, idéal et donc capable d'indulgence, du livre de Vila-Matas, dont l'arrière-plan littéraire est beaucoup plus riche et captivant que le récit lui-même, assez souvent échevelé et complaisant, et dont les grandes préoccupations esthétiques ne réussissent pas toujours à faire oublier une tendance marquée à verser dans un certain radotage compulsif, plus banalement narcissique que véritablement mélancolique.

Riba a beau ne pas être dupe de son propre discours, savoir que, en célébrant la fin d'une ère, celle de l'imprimerie et de la grande littérature, c'est d'abord la sienne comme individu qu'il salue, il n'empêche que les irritants sont nombreux dans ces pages, à commencer par la stupide (un mot que l'auteur aime bien) fixation sur New York comme centre du monde, comme si une telle conception avait encore de l'allure. Quand Vila-Matas écrit «les Auster», en parlant du couple qu'il fait figurer dans les fréquentions de son Riba, il met dans ce clin d'oeil toute l'affectation salonnarde d'une madame Verdurin barcelonaise. Et permet à sa lubie new-yorkaise de distraire son lecteur du vrai centre de son livre, Dublin, où Riba, venu enterrer Joyce, va se heurter au fantôme de Beckett. Un peu comme si ce voyage en Irlande et dans le temps de la littérature contenait en raccourci, comme un pont, «la principale trajectoire — aussi brillante que dépressive — de la grande littérature des dernières décennies: celle qui va de la richesse d'un Irlandais à la pénurie délibérée de l'autre».

Et l'écriture de Vila-Matas, qui à certains moments semble aussi bâclée que n'importe quel échantillon de bavardage internautique, l'est-elle délibérément? Va savoir. Sur le traversier qui m'emporte de Dublin à Berthier, je suis prêt à tout avaler, y compris que Google est le pseudonyme de la réincarnation d'Hector Prévost. Vieux snoraud.

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Dublinesca
Enrique Vila-Matas
Traduit de l'espagnol par André Gabastou
Christian Bourgois éditeur
Paris, 2010, 341 pages
1 commentaire
  • Réjean Martin - Abonné 16 mai 2010 16 h 40

    la citation....

    Citer, c'est respirer la littérature pour ne pas étouffer parmi les clichés traditionalistes et circonstanciels qui viennent au fil de la plume quand on s'obstine dans cette vulgarité suprême: Ne rien devoir à personne. ENRIQUE VILA-MATAS

    Bravo pour cet article encore, M. Hamelin! RÉJEAN MARTIN, Trois-Rivières