Secousses, éruptions et autres catastrophes

Dominique Fortier: on voit ce nom, sur la page couverture du livre, alors on l'ouvre sans hésiter. Non pas qu'il s'agisse d'une star, pas du tout. Loin d'être une écrivaine confirmée, Dominique Fortier.

Rien à voir avec un Michel Tremblay, un Paul Auster ou un Philippe Djian. Un seul ouvrage paru avant celui-là. Il y a moins de deux ans. Mais qui a fait passablement de bruit.

Du bon usage des étoiles: c'était le titre du premier roman de Dominique Fortier, née en 1972 à Québec, par ailleurs traductrice. C'était la découverte. La découverte d'une auteure singulière, en dehors des mo-des, des sentiers battus. À suivre, absolument.

Il y avait l'expédition de Franklin, en 1845, à la recher-che du passage du Nord-Ouest, comme point d'ancrage de l'histoire. Il y avait l'Angleterre victorienne, en toile de fond. Et l'aspect scientifique du récit, ses références érudites, son écriture classique. Sa force d'imagination, surtout.

Le livre a frôlé plusieurs récompenses littéraires, était finaliste pour le Prix du Gouverneur général, celui des libraires du Québec, en 2009. Il sera bientôt traduit en anglais par Sheila Fishman, fera l'objet d'un film, signé Jean-Marc Vallée.

Alors voilà, on ouvre le deuxième roman de Dominique Fortier, Les Larmes de saint Laurent. Mais s'agit-il vraiment d'un roman, se demande-t-on en cours de route... Trois histoires séparées nous sont données à lire, sans lien apparent. Sauf pour le thème traité, et quelques indices parsemés ici et là.

D'abord, nous sommes à Saint-Pierre, en Martinique, en 1902. Alors que la montagne Pelée s'apprête à sortir de ses gonds. L'éruption va bientôt ensevelir la petite ville de 30 000 habitants, ne laissant qu'un seul survivant: il était en prison, à l'abri.

Il s'appelle Baptiste Cyparis. Il deviendra une bête de cir-que. Sillonnera les États-Unis, sous l'appellation du Revenant de l'Apocalypse. Et fondera une famille, tout en engrossant sa maîtresse, avant de prendre la poudre d'escampette.

On s'amuse, on est dépaysé, on s'est laissé gagner. Mais c'est déjà terminé. Fin de la première histoire. Ou fin d'un chapitre, peut-être, on ne sait pas.

On se retrouve en Angleterre, à la fin du XIXe siècle. Auprès d'un certain Augustus Edward Hough Love, enfant. Sorte de Forest Gump obsédé par les chiffres, surdoué, qui deviendra un célèbre mathématicien.

Il va rencontrer l'amour, sous les traits d'une musicienne tout aussi maniaque des sons qu'il l'est des chiffres, de la science, des catastrophes naturelles. Ils vont se rendre explorer le Vésuve, après quoi une catastrophe intime, terrible, se produira dans leur vie.

La troisième histoire se passe à Montréal, aujourd'hui. Encore là, il est question de séismes, de tremblements de terre. Encore là, il y a des êtres marginaux, une histoire d'amour qui naît... qu'on attend. Et peu à peu, toutes sortes de liens se créent, entre les personnages, les époques, les pays, les faits et les objets mis en scène

précédemment.

C'est un roman riche, traversé de métaphores, de poésie. Mais tellement inusité, déroutant par moments, qu'il faut s'accrocher. L'auteure en fait trop, peut-être? Trop de mots, de longues phrases, d'images? Trop d'énumérations, de détails?

Étrangement, on referme Les Lar-mes de saint Laurent en se disant que Dominique Fortier a réussi son pari. Elle a réussi à mettre ensemble ce qui nous semblait si disparate à première vue.

Alors oui, chapeau, là-dessus.

Et puis on est troublée, quand même. Par le sujet récurrent: tous ces séismes, tremblements de terre, éruptions volcaniques qui cimentent (qui fissurent?) le roman.

Même si l'auteure prend le soin de préciser, à la fin de son livre, qu'elle en a terminé l'écriture avant le tremblement de terre qui a dévasté Haïti le 12 janvier dernier, difficile de ne pas y penser.

Difficile de ne pas penser au tremblement de terre au Chili qui a suivi, aux cendres noires de l'éruption volcanique en Islande, et même au glissement de terrain récent en Montérégie, toutes proportions gardées.

On est troublée aussi parce que, finalement, dans ce récit, les personnages ressemblent à des fourmis, ne sont que des gouttes d'eau, des particules dans l'univers. Les êtres humains font face à l'immensité de la planète, ils sont dépassés par les éléments qui se déchaînent.

Ils sont dépassés par eux-mêmes, tout autant. Et par leurs semblables. Ça leur échappe. Où est le point de jonction entre les humains? À quoi ça tient, tout ça? C'est ce que se demande l'un des personnages campé au XXIe siècle, qui arpente le mont Royal régulièrement.

Ainsi: «Elle se demande un instant à quoi ressemblerait un univers où les êtres humains seraient ainsi faits que chacun de leurs gestes, chacune de leurs paroles, les contiendraient et les révéleraient tout entiers, puis réfléchit que rien ne prouve que ce ne soit pas le cas.»

Et puis, il n'y a pas que la terre qui tremble, il y a les coeurs. Il y a, dans Les Larmes de saint Laurent, cette liaison sous-jacente, mais constante, entre fissure terrestre et fissure des sentiments.

Il y a toutes les secousses sismiques à l'intérieur de nous. Qui nous échappent, hors de contrôle. Et qui ébranlent nos certitudes.

Chapeau pour ça, surtout.

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Les larmes de saint Laurent
Dominique Fortier
Alto
Québec, 2010, 344 pages